Bandjoun : l'histoire d'un royaume qui n'a jamais cessé de grandir
D'après les sources de la tradition orale Bandjoun et du collectif "Je Suis Bamiléké, I Am Grassfield 2.0", De Notchwegom, premier Roi venu de Baleng, jusqu'au Dr Djomo Kamga intronisé en 2004, le royaume de Bandjoun a traversé cinq siècles de conquêtes, d'alliances, de résistances et de transformations. Pilier de la civilisation Bamiléké des Hauts-Plateaux, son histoire est celle d'un peuple souverain, stratège et vivant, dont la mémoire mérite d'être transmise avec précision et fierté.

Aux origines : un chasseur, une forêt, une vision
Tout commence par un homme et une forêt. Lorsque le premier Roi de Bandjoun, Notchwegom, arrive dans la région en venant de Baleng, il ne trouve pas un royaume. Il trouve un territoire boisé, giboyeux, divisé en de nombreuses petites entités rivales. Dioubou, M'ou'We, Soun, Moudjo, Bem, Wc, autant de petits royaumes qui coexistent sans ordre central.
Notchwegom n'est pas venu seul. Son frère Wafo l'accompagne, avant de prendre sa propre route et de fonder le village de Balengou. Deux frères, deux destins, deux royaumes. C'est ainsi que naît souvent l'histoire en pays Bamiléké: dans la séparation féconde, dans le mouvement, dans la volonté de bâtir.
Notchwegom, habile chasseur, sait lire les hommes autant que les pistes dans la forêt. Il flatte les petits chefs voisins, achète des esclaves pour asseoir sa puissance et, surtout, crée la société secrète Majon, institution destinée à encadrer les jeunes hommes et à les former à la guerre. Cette structure, à la fois militaire et initiatique, fera de Bandjoun une puissance redoutée. Le royaume est fondé. Il ne cessera plus de croître.
La liste des Rois de Bandjoun
Quinze noms portent l'histoire de ce royaume sur cinq siècles. Chacun a reçu, transmis et agrandi ce que le précédent avait construit.
Notchwegom. Du'gnechom. Notouom I. Notouom II (1525-1575). Notouom III (1575-1625). Badhepa, dont le règne ne dure que quelques jours. Kapto (1625-1675). Kaptue (1675-1775). Kamgai (1775-1825). Fotso I (1825-1875). Fotso II (1875-1925). Kamga II (1925-1975). Fotue Kamga (1975-1984). Ngnie Kamga (1984-2004). Dr Djomo Kamga, depuis 2004.
Il faut noter que cette liste officielle est incomplète par nature. Plusieurs Rois n'y figurent pas, notamment certains successeurs de Kapto, morts dans des circonstances jugées de mauvais augure. Chez les Bandjoun, mourir "le ventre gonflé" est un signe de grand malheur. Un tel Roi ne peut être compté parmi les souverains et disparaît de la généalogie royale. C'est ainsi que Fodépa, surnommé "celui qui cultive le tabac" ou "celui enterré près d'un champ de tabac", a régné sous le nom de Notuégom II sans être officiellement reconnu. Certains informateurs affirment qu'il était le fils de Du'gnechom et qu'il a régné avant Kapto. Son ventre gonflé l'a effacé de l'histoire officielle. Mais la mémoire orale, elle, n'efface rien.
Kapto, le stratège (1625-1675)
Le septième Roi, Kapto, marque un tournant dans l'histoire du royaume. Rusé, intelligent, il ne conquiert pas uniquement par la force. Il use de son intelligence pour vaincre les royaumes voisins et étendre les frontières de Bandjoun. Sous son règne, le royaume n'est plus seulement un territoire. Il devient une logique d'expansion.
Kamgai, l'égal du sultan Bamoun (1775-1825)
C'est au neuvième Roi, Kamgai, que revient l'une des pages les plus remarquables de l'histoire de Bandjoun. Poursuivant et amplifiant la politique impérialiste de ses prédécesseurs, il combat Bameka, Bamoungoum, puis s'attaque à l'un des défis les plus ambitieux de la région: le puissant royaume Bamoun, alors dirigé par le grand Roi Mboumboué.
Kamgai gagne. Il est quasiment le seul souverain à avoir vaincu l'armée Bamoun. Cette victoire lui vaut un titre exceptionnel: Sofoachio, qui signifie "ami égal du Roi Bamoun." Des accords de non-agression sont conclus entre les deux peuples. La preuve de cette alliance durable se lit encore aujourd'hui dans les villages comme Sedembon, où de nombreuses femmes descendent de filles Bamoun, données ou enlevées lors des négociations de paix.
Fotso I, le chef de guerre (1825-1875)
Fotso I est un conquérant. Sous son règne, Bandjoun soumet Badenkop, combat Baloufam, Baham, Bangon et Bayamsam. Les guerriers de Bandjoun ramènent des prises de guerre dont certaines sont restées dans la mémoire collective. Le gros tambour de cérémonie de Bangon, rapporté comme trophée, trôna longtemps sur la place du marché de Bandjoun. Un objet, une victoire, une époque.
Fotso II et l'arrivée des Allemands (1875-1925)
Fotso II poursuit la politique conquérante de son père. Au tout début du XXe siècle, le royaume de Bandjoun contrôle Bahouang, Batoufam, Bandrefam, Bagang Fokam, Badenkop, Bapa, Bayangam et une vingtaine d'autres entités plus petites, dont Famla, Dembon, Mvu et Moudjou. Le village aujourd'hui connu sous le nom de Kouoptamo à Foumban faisait lui aussi partie du territoire de Bandjoun à cette époque.
Mais vers 1905, les Allemands arrivent. Fotso II doit renoncer à ses conquêtes. Paradoxalement, il entretient de bonnes relations avec l'occupant allemand, au point de confier son fils Kamgua à leur formation. Baptisé Joseph par les missionnaires allemands à Bana, ce fils deviendra le douzième Roi de Bandjoun sous le nom de Kamga II. La première église catholique est construite à l'entrée même du palais royal.
La revanche française et le démembrement du royaume
La fin de la Première Guerre mondiale en 1918 marque une rupture douloureuse. Les Français remplacent les Allemands. Ils ne pardonnent pas à Bandjoun sa proximité avec l'ennemi vaincu. L'autorité du Fon est réduite. Les sous-royaumes arrachés un à un: Bangang Fokam et Badenkop en 1916, Batoufam en 1922, Badrefam en 1924, puis Bayangam, Bapa et Bahouang peu après.
Ce démembrement méthodique est une punition politique autant qu'une stratégie coloniale classique: affaiblir le centre en rendant ses périphéries indépendantes. Fotso II, profondément en colère, réagit à sa façon. Il exile les missionnaires évangéliques français à Mbieng 2, loin de son palais. Ce geste est à double sens: éloigner l'influence étrangère, et s'assurer que les terres de Mbieng ne soient pas rattachées à Bafoussam.
Kamga II, cinquante ans de règne (1925-1975)
En 1925, la succession de Fotso II devient un enjeu politique. Les autorités françaises imposent leur candidat contre celui soutenu par les notables du royaume. Kamga II monte sur le trône malgré tout et y reste cinquante ans, jusqu'en 1975. Le candidat évincé se réfugie à Foumban et à Bana sous le nom de Bopda, avant de revenir s'installer à Bandjoun, à Mbouo, près de Yom, comme chef coutumier. Il prend le titre de Wafo. La blessure se cicatrise, lentement, dans la dignité.
Un royaume vivant
Après le règne de Fotue Kamga (1975-1984) et celui de Ngnie Kamga (1984-2004), c'est le Dr Djomo Kamga qui occupe le trône depuis 2004. Le royaume de Bandjoun continue. Il porte en lui cinq siècles de mémoire, de stratégie, de deuils et de victoires.
L'histoire de Bandjoun est l'histoire du peuple Bamiléké dans ce qu'il a de plus essentiel: la capacité à construire, à résister, à se souvenir et à transmettre. Les royaumes changent de forme. Ils ne meurent pas.
Malla Kenmeugne est écrivaine et gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield.
D'après les sources de la tradition orale Bandjoun et du collectif "Je Suis Bamiléké, I Am Grassfield 2.0"
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