Je ne crois pas au hasard quand un enfant choisit un sport. Je crois plutôt que le corps se souvient. Bien avant que la parole ne vienne, bien avant que quiconque ne lui explique ce qu'est le courage ou la persévérance, l'enfant les a déjà traversés dans sa chair. Notre culture nous enseigne que rien de ce qui forme un être n'arrive par accident, et le corps du tout-petit, lui, a déjà vécu la peur dépassée, l'échec accepté, l'effort répété, bien avant l'école, bien avant les mots.
L'eau, ou la mémoire qui reçoit déjà le message

Neuf mois durant, l'enfant flotte, porté sans effort par un liquide qui l'entoure de toutes parts. Il ne connaît pas encore la peur de l'eau, on la lui apprendra plus tard, souvent sans le vouloir. Notre culture enseigne depuis toujours que l'inconnu ne se combat pas, il s'apprivoise.
Mais cette eau n'est pas seulement un lieu d'apprentissage moteur, elle est aussi un lieu de mémoire. L'enfant qui flotte entend déjà. Il reçoit déjà. Alors il faut lui parler de ses racines pendant qu'il est encore dans ce liquide, lui chanter les berceuses de nos royaumes, lui dire d'où il vient, lui dire ce qu'il deviendra, lui donner nos bénédictions avant même qu'il ne porte un nom. Ce que la mère murmure, ce que la grand-mère chante à travers le ventre, l'enfant ne l'oublie pas, il l'emporte avec lui dans l'eau, et l'eau le garde.
Ramper, ou l'échec qui construit

Personne n'a jamais vu un enfant réussir à ramper du premier coup. Il tombe, il recule au lieu d'avancer, il s'épuise sans résultat, et il recommence. Nulle honte dans cet échec répété, seulement une étape. C'est exactement ce que notre culture a toujours transmis à travers ses épreuves, celui qui tombe et se relève sans se décourager est celui que la communauté reconnaîtra un jour digne de responsabilités.
Se tenir debout, ou la montagne qu'il faut gravir

L'enfant se hisse, s'accroche, tombe, se cogne, recommence, souvent malgré l'inquiétude de ceux qui l'entourent. Cette conquête ressemble à s'y méprendre à la figure du triangle inscrite sur le NDOP, notre tissu sacré, qui évoque une montagne qu'il faut escalader pour atteindre le sommet, et qui nous enseigne que seul le travail, l'effort et la persévérance sont les clés pour atteindre le succès.
Marcher, ou la ténacité qui ne renonce jamais

Les premiers pas ne sont jamais droits. Ils titubent, se corrigent, recommencent à chaque foulée, sans jamais s'arrêter. Cette ténacité silencieuse, notre culture l'a toujours célébrée chez ceux qui traversaient les reliefs escarpés de nos royaumes pour commercer, échanger, tisser des alliances entre chefferies.
Courir, sauter, grimper, ou l'audace sans limites

Vers deux, trois ans, l'enfant court, saute, grimpe sur un meuble sans qu'on le lui ait demandé. Nos ancêtres le chantaient déjà à propos du lepieuh, cet héritage sacré :
Lə̀pʉə fə̂ pâ m sîshyə é, lə̀pʉə fə̂ pâ m sîshyə, lə̀pʉə fə̂ pâ m sîshyə, ô ŋkwí lə̀pʉə ná guŋ yɔ́k.
« Si le lepieuh vient du fond de la mer, il faut aller le chercher pour notre peuple. »
Lə̀pʉə fí' pâ m kɛŋbəŋ é, lə̀pʉə fí' pâ m kɛŋbəŋ, lə̀pʉə fí' pâ m kɛŋbəŋ, ô ŋkwí lə̀pʉə ná guŋ yɔ́k.
« Si le lepieuh vient du ciel, il faut aller le chercher pour notre peuple. »
Ce chant nous dit que rien n'est impossible, qu'il faut toujours se surpasser, car le monde est infini.
Jouer ensemble, ou le cercle qui ne doit jamais se briser

Vient enfin le jeu à plusieurs, où l'on apprend des règles, où l'on perd parfois, où l'on gagne ensemble. Le cercle inscrit sur le NDOP représente l'union, l'amour, la solidarité, la fraternité et la communauté. Nos ancêtres le chantaient ainsi à propos du même lepieuh :
Cʉ́' nə́ tâk bí fiŋ guŋ é, cʉ́' nə́ tâk bí fiŋ guŋ, cʉ́' nə́ tâk bí fiŋ guŋ, ô ŋkwí lə̀pʉə gɔ́ shyə niŋ.
« Plutôt que de laisser le lepieuh à un traître, mieux vaut aller le jeter dans la mer. »
Cʉ́' nə́ tâk bí pɛŋ ŋkwə é, cʉ́' nə́ tâk bí pɛŋ ŋkwə, cʉ́' nə́ tâk bí pɛŋ ŋkwə, ô ŋkwí lə̀pʉə gɔ́ ma' mɔ́k.
« Plutôt que de laisser le lepieuh à un rouge pied, mieux vaut aller le jeter dans le feu. »
Cette exigence de loyauté envers le groupe est la même que celle du terrain de football ou de basket : l'enfant qui garde le ballon pour lui seul brise le cercle.
Principes à retenir : quel sport pour quel manque
- Si ton enfant a trop peur de l'inconnu, apprends-lui à nager, pour que son corps se souvienne, à travers le modèle de l'eau, qu'il est né de l'eau, qu'il l'a déjà traversée une première fois sans y laisser sa vie.
- S'il ne sait pas partager, apprends-lui à jouer au football, pour développer en lui l'esprit de solidarité, cette capacité à faire une passe plutôt qu'à garder le ballon pour lui seul.
- S'il est indiscipliné, apprends-lui le jiu-jitsu, le karaté, le yoga ou la lutte, pour façonner son mental autant que sa force physique, car ces disciplines n'acceptent ni le désordre ni le caprice.
- S'il est trop solitaire et se referme sur lui-même, apprends-lui un sport d'équipe, basket, handball, volley, pour l'obliger à exister au milieu des autres, à recevoir une passe, à en donner une, à compter sur quelqu'un et à être compté.
- S'il est trop protégé et n'a jamais connu la chute, apprends-lui l'escalade ou le parkour, pour qu'il découvre que tomber n'est pas mourir, et que se relever est la seule chose qui compte vraiment.
- S'il manque de confiance en lui, apprends-lui la gymnastique ou la danse, pour qu'il apprenne à habiter son corps devant les autres, sans honte et sans excuse.
- S'il abandonne au premier échec, apprends-lui l'athlétisme ou la natation de fond, des disciplines où la récompense ne vient jamais tout de suite, mais toujours après la répétition patiente du même geste.
- S'il est ingrat et ne remercie jamais, apprends-lui un sport traditionnel encadré par les anciens, la lutte traditionnelle par exemple, où le respect du maître et de l'adversaire est une règle non négociable.
- S'il est trop impulsif et agit sans réfléchir, apprends-lui les arts martiaux traditionnels ou le tir à l'arc, disciplines où chaque geste précipité se retourne contre soi, et où seule la patience touche la cible.
- S'il manque d'endurance et renonce à la première fatigue, apprends-lui la course de fond ou la randonnée en terrain accidenté, pour qu'il découvre que le corps peut aller bien plus loin que ce que l'esprit croit au premier essoufflement.
Ce que je retiens
Chaque manque a sa discipline, comme chaque plante a sa terre. Tout commence dans l'eau, non pas seulement comme lieu de flottaison, mais comme premier réceptacle de mémoire. Si chaque étape du développement de l'enfant correspond déjà à une discipline sportive, alors aucune discipline choisie plus tard n'enseigne quelque chose de neuf, elle réveille ce que le corps portait déjà en germe, ce que l'eau avait déjà entendu, et ce que le NDOP portait déjà tissé. Guider un enfant vers le sport, ce n'est pas seulement l'occuper ou le fortifier. C'est lui rappeler, par le geste, ce que notre culture n'a jamais cessé de lui transmettre, depuis le ventre de sa mère, par la parole, par le chant, et par le fil.


