Quand on observe ce qui se passe aujourd’hui dans nos familles, particulièrement dans la diaspora, il faut revenir à une question essentielle : qu’est devenue la femme Grassfield et surtout, se souvient-elle encore du pouvoir qu’elle porte ?
Dans notre culture, la femme n’a jamais été simplement l’épouse de quelqu’un. Elle est mère, princesse, reine, gardienne, éducatrice et transmettrice. Elle donne la vie, mais son rôle ne s’arrête pas à l’accouchement. Elle accompagne cette vie, lui donne des repères, lui apprend comment vivre avec les autres et lui transmet les valeurs qui permettront un jour à l’enfant de construire à son tour une famille et une communauté. C’est pour cela que lorsqu’une femme oublie son rôle, ce n’est pas seulement une personne qui perd ses repères : toute une chaîne de transmission commence à s’affaiblir.
La femme donne la vie, mais elle donne aussi une direction à cette vie

L’enfant découvre très tôt le monde à travers les personnes qui l’élèvent, et la mère occupe une place immense dans cette première éducation. C’est auprès d’elle qu’il apprend à saluer, à partager, à respecter, à reconnaître les siens, à prendre soin du plus petit et à écouter le plus âgé. Ce sont souvent des choses qui ne nécessitent même pas de longs discours. L’enfant regarde sa mère partager ce qu’elle a avec une autre femme et découvre la solidarité. Il la voit accueillir quelqu’un et comprend l’hospitalité. Il l’accompagne au champ et apprend l’effort. Il l’entend raconter les histoires de sa famille et découvre qu’il appartient à une lignée.
Voilà pourquoi la femme Grassfield était une gardienne. Elle gardait bien davantage qu’une maison. Elle gardait une manière de vivre ensemble. Les valeurs de solidarité, de partage, de respect, de responsabilité et d’entraide passaient quotidiennement par elle, comme elles passaient également par le père, les grands-parents et l’ensemble de la communauté.
Lorsqu’une femme part aujourd’hui vivre loin de sa terre et cesse progressivement de transmettre ces choses parce qu’elle considère que tout ce qui vient de sa culture appartient au passé, ce n’est pas seulement elle qui s’assimile. Ses enfants peuvent grandir sans connaître les mécanismes sociaux qui permettaient autrefois à une famille de rester reliée aux autres.
L’homme et la femme n’étaient pas construits pour devenir adversaires

La famille Grassfield ne reposait pas sur l’idée que l’un devait gagner contre l’autre. Chacun portait une responsabilité envers le foyer. La femme avait sa puissance et l’homme avait la sienne. L’homme représentait notamment la protection, l’autorité, la discipline, la responsabilité et la continuité du foyer. Il ne suffisait donc pas qu’il apporte des ressources à la maison. Il devait aussi participer à donner une structure à cette maison.
La discipline faisait partie de cette responsabilité. L’enfant devait savoir qu’il existait des limites, que certaines paroles ne se prononçaient pas devant les parents, que certains comportements étaient inacceptables et que toute action pouvait avoir des conséquences. Le père participait fortement à l’installation de ce cadre. Son autorité rappelait à l’enfant qu’il ne grandissait pas seulement pour lui-même, mais qu’il devait apprendre à vivre parmi les autres.
C’est aussi pour cela que la place du père ne peut pas être réduite à celle de celui qui paie les factures. Un père est également celui qui structure, qui corrige, qui impose des limites, qui responsabilise et qui prépare l’enfant à affronter le monde extérieur.
La mère et le père n’étaient donc pas deux personnes en compétition pour obtenir l’affection de l’enfant. Ils formaient deux forces autour de lui. La mère transmettait, veillait et nourrissait profondément son rapport aux autres ; le père protégeait, structurait et faisait vivre la discipline. Ces rôles pouvaient naturellement se rejoindre, mais leur complémentarité donnait à l’enfant plusieurs repères.
Quand on affaiblit l’autorité du père, on affaiblit aussi un repère de l’enfant

L’une des difficultés que rencontrent certaines familles dans la diaspora apparaît lorsque l’autorité paternelle est systématiquement présentée comme quelque chose de suspect. Un père qui interdit une sortie, impose une heure de retour, exige du sérieux à l’école, retire un privilège, corrige un comportement ou refuse qu’un enfant lui manque de respect exerce aussi son rôle de parent.
L’enfant ne peut pas devenir celui qui décide si l’autorité de son père lui convient selon son humeur. Une maison dans laquelle il découvre qu’il suffit de contester systématiquement le père, de monter un parent contre l’autre ou d’utiliser les conflits des adultes pour échapper à toute discipline finit par perdre son cadre.
C’est ici que la femme possède également une responsabilité immense. Lorsqu’elle n’est pas d’accord avec le père, elle peut discuter avec lui. Mais détruire continuellement son autorité devant les enfants finit par modifier la perception que ceux-ci ont de leur père. Et lorsqu’un père humilie ou détruit continuellement l’autorité de la mère devant eux, il produit le même désordre.
L’enfant a besoin de comprendre que ses parents peuvent avoir des fonctions différentes sans que l’un soit l’ennemi de l’autre.
Le protecteur du foyer doit lui aussi être protégé

Nous parlons beaucoup aujourd’hui de la protection de la femme et de l’enfant. Mais nous parlons beaucoup moins de ce qui arrive à l’homme lorsqu’il est continuellement humilié, dévalorisé ou privé de toute reconnaissance dans sa propre famille.
L’homme que nous appelons protecteur reste pourtant un être humain. Il peut perdre son travail, connaître l’échec, souffrir d’une séparation, être éloigné de ses enfants ou simplement arriver à un moment de sa vie où ce qu’il porte devient trop lourd. Pourtant, beaucoup d’hommes ont appris qu’ils devaient encaisser, se taire et continuer. Ils deviennent ceux vers qui tout le monde se tourne lorsque quelque chose va mal, mais lorsqu’eux-mêmes tombent, ils ne savent parfois même plus vers qui se tourner.
Protéger le foyer signifie donc également prendre soin de celui à qui l’on demande de le protéger. Respecter un homme, reconnaître ses efforts, l’écouter lorsqu’il traverse une difficulté, préserver sa dignité et ne pas faire de son humiliation un instrument de pouvoir participent aussi à la solidité d’une famille.
La femme qui connaît son rôle comprend que la force de son compagnon n’est pas une menace contre sa propre puissance. De la même manière, un homme qui connaît sa responsabilité comprend que la puissance de la femme ne diminue pas son autorité. Lorsque chacun cherche à renforcer l’autre, c’est toute la maison qui devient plus forte.
La discipline prépare l’enfant à la vie
Dans notre culture, discipliner un enfant ne consistait pas uniquement à intervenir lorsqu’il avait mal agi. La discipline était une éducation permanente. On lui apprenait comment entrer quelque part, comment saluer, comment parler devant les anciens, comment recevoir un visiteur, comment travailler, comment respecter une parole donnée et comment reconnaître les limites de sa place.
Le père avait une responsabilité importante dans cette construction du caractère. Il préparait progressivement l’enfant à quitter l’espace protégé de la maison pour entrer dans un monde où ses actes auraient des conséquences. Il lui apprenait que la liberté ne signifie pas l’absence de limites, que toute responsabilité demande de la maîtrise de soi et que devenir adulte signifie apprendre à répondre de ses choix.
Voilà pourquoi réduire le père à un simple fournisseur financier fait perdre une partie essentielle de sa fonction.
L’argent nourrit l’enfant. La discipline prépare l’adulte.
La discipline donnée dans la famille devient ainsi une préparation au monde extérieur. L’enfant apprend d’abord à accepter les limites auprès de ceux qui l’aiment, afin de pouvoir plus tard se gouverner lui-même lorsqu’ils ne seront plus là pour lui rappeler ce qu’il doit faire.
La femme Grassfield ne détruisait pas le protecteur qu’elle attendait ensuite de voir protéger

Il y a une contradiction à demander à l’homme d’être responsable du foyer tout en détruisant continuellement sa capacité à exercer cette responsabilité.
Si chaque décision du père est annulée devant les enfants, si sa parole est systématiquement ridiculisée et si son autorité n’est reconnue que lorsqu’une crise éclate, il devient difficile de lui demander ensuite d’incarner la stabilité que la famille attend de lui.
La femme Grassfield connaissait son propre pouvoir, mais elle reconnaissait aussi celui de l’homme. Reconnaître sa place ne diminuait pas la sienne. Elle savait qu’elle ne pouvait pas affaiblir continuellement celui dont elle attendait ensuite protection, responsabilité et stabilité.
Elle ne construisait donc pas sa puissance sur l’humiliation de l’homme. Elle construisait avec lui.
Et l’homme, de son côté, savait que protéger son foyer signifiait aussi respecter la femme qui lui donnait sa continuité, élevait ses enfants et maintenait une grande partie des liens qui faisaient vivre la famille.
Nous avons confondu indépendance et absence de liens
Nos sociétés traditionnelles avaient compris quelque chose que la modernité nous fait parfois oublier : personne ne se construit seul.
La femme Grassfield travaillait, produisait, cultivait, commerçait et possédait une véritable puissance économique. Mais cette puissance ne lui faisait pas dire qu’elle n’avait besoin de personne. Elle appartenait à des réseaux familiaux, féminins et communautaires. Lorsque l’une accouchait, d’autres femmes étaient là. Lorsque l’une travaillait loin dans son champ, d’autres veillaient. Lorsque le malheur frappait une concession, les autres arrivaient.
Même ce simple Houhou que nos mamans lançaient autrefois d’un champ à l’autre disait quelque chose de notre conception de la société : je suis ici, tu es là-bas, nous sommes éloignées, mais je veille sur toi et tu veilles sur moi.
Aujourd’hui, nous pouvons posséder un téléphone capable de joindre quelqu’un à l’autre bout du monde et pourtant vivre beaucoup plus seuls que ces femmes séparées par plusieurs collines.
La véritable indépendance ne devrait donc pas signifier la destruction des liens. Elle devrait donner à chacun la capacité de se tenir debout tout en restant capable de construire avec les autres.
Être reine signifie avoir quelque chose à garder
Aujourd’hui, nous aimons dire à la femme africaine qu’elle est une reine. Mais dans notre culture, être reine n’était pas seulement une manière de célébrer une femme. C’était une position accompagnée de responsabilités.
Une reine veille. Une gardienne garde. Une mère transmet. Une princesse sait qu’elle appartient à une histoire qui ne commence pas avec elle.
Le véritable pouvoir de la femme Grassfield était aussi sa capacité à faire vivre quelque chose après elle. Elle transmettait à ses enfants une identité, une mémoire, une manière de respecter les autres et une conscience de leur appartenance à une famille.
Elle savait également que le foyer avait besoin d’autorité, de discipline et de protection. Elle n’avait donc aucun intérêt à transformer l’homme en adversaire, pas plus que l’homme n’avait intérêt à diminuer la femme dont dépendait une grande partie de la transmission familiale.
La femme Grassfield doit se souvenir

La femme Grassfield doit se souvenir qu’elle est bien plus que ce que la société moderne lui propose de devenir.
Elle est celle qui donne la vie et participe à la formation de cette vie. Elle transmet la solidarité, le partage, l’amour, le respect et la mémoire. Elle peut maintenir les liens lorsque tout pousse les individus à vivre séparément.
Mais elle doit aussi se souvenir qu’elle ne construit pas seule.
À côté d’elle se trouve l’homme avec sa responsabilité : protéger, structurer, discipliner, responsabiliser et préparer.
Lorsque la femme détruit systématiquement cette fonction, elle ne diminue pas seulement l’homme. Elle affaiblit l’un des piliers sur lesquels repose son propre foyer. Et lorsque l’homme cesse d’assumer sa responsabilité ou utilise sa position pour rabaisser la femme, il affaiblit lui aussi ce qu’il est censé protéger.
Nos ancêtres n’avaient pas construit la femme contre l’homme. Ils avaient construit autour d’eux une famille, une concession et une communauté dans lesquelles chacun avait quelque chose à apporter et quelque chose à transmettre.
La femme Grassfield n’a pas besoin qu’on lui invente un pouvoir. Elle doit se souvenir de celui qu’elle avait déjà.
Et l’homme doit lui aussi se souvenir de sa place.
Car une société forte ne se construit pas lorsque la femme gagne contre l’homme ou lorsque l’homme gagne contre la femme.
Elle se construit lorsque les deux comprennent que ce qu’ils doivent protéger est plus grand qu’eux-mêmes.


