Article
Retour à Culture
À la une

La Guerre de Neuf Ans : quand Bayangam tint tête à Bandjoun

Vers 1869, sous le règne de Fotso I, le puissant royaume de Bandjoun, quatre fois plus peuplé que son voisin, déclare la guerre à Bayangam. Pendant neuf ans, les deux royaumes s'affrontent dans la concession de Tégang sans que l'un soumette l'autre. Cette guerre sans vainqueur ni vaincu est l'une des pages les plus révélatrices de la civilisation Bamiléké: la force ne suffit pas. La souveraineté se défend, pied à pied, jusqu'à la lassitude des hommes et le signe des dieux.

La Guerre de Neuf Ans : quand Bayangam tint tête à Bandjoun

Deux royaumes, une frontière, une longue mémoire

Dans les Hauts-Plateaux de l'Ouest Cameroun, les royaumes Bamilékés ne se sont jamais contentés de coexister. Ils se sont mesurés, affrontés, alliés et séparés selon une logique de souveraineté que chaque Fon défendait avec l'ensemble de ses ressources humaines, militaires et spirituelles. C'est dans ce contexte que vers 1869, sous le règne de Fotso I, fils de Kamga I, éclate l'une des guerres les plus tenaces et les plus instructives de la région: la guerre entre Bandjoun et Bayangam.

Bandjoun est alors environ quatre fois plus peuplé que Bayangam. Sur le papier, le rapport de force est sans appel. Dans les faits, la guerre durera neuf ans et ne produira ni vainqueur ni vaincu.

La politique expansionniste de Fotso I

La cause immédiate du conflit est la politique d'expansion territoriale de Fotso I, Fon de Bandjoun. Conquérant méthodique, il déclare d'abord la guerre à Batoufam, avec un plan précis: contourner ce royaume pour prendre Bayangam à revers. Le Fon de Bayangam, Tchuente, comprend immédiatement la manœuvre. Il proteste à plusieurs reprises. Bandjoun ne l'entend pas.

Fo Tchuente prend alors une décision qui changera le cours des événements. Plutôt que d'attendre que Bandjoun soumette Batoufam avant de s'en prendre à lui, il choisit d'aider Batoufam à se défendre. Ce geste stratégique, autant que fraternel, déclenche l'entrée en guerre directe entre Bandjoun et Bayangam. Fo Tchuente a compris une vérité simple: la souveraineté de Bayangam passe par la survie de Batoufam. Les deux royaumes forment un rempart commun.

Tégang, le champ de bataille

La concession de Tégang, située à Nké, à la frontière entre les deux royaumes, devient le principal théâtre des opérations. Pendant neuf ans, la guerre s'y enlise. Bandjoun et Bayangam vivent leur propre "drôle de guerre": une confrontation longue, épuisante, menée dans un espace géographique précis, sans percée décisive d'aucun côté.

Il faut noter qu'une dimension familiale complique encore davantage ce conflit. Fotso I avait une épouse préférée, Massudom, princesse Bayangam. Leur fils accèdera plus tard au trône de Bandjoun sous le nom de Fotso II. Ce même Fotso II est le grand-père de Ngnié Kamga Joseph, né en 1934, qui régnera de 1984 au 6 décembre 2003, et de l'actuel Fon de Bandjoun, Djomo Kamga Honoré, intronisé en avril 2004. Cette complicité familiale entre les deux lignées royales est l'une des explications de l'enlisement du conflit. On ne soumet pas facilement le royaume de la mère de son propre héritier.

La mort des deux commandants

À la huitième année de guerre, Tuegnouo, commandant des troupes de Bandjoun, est assassiné. À la neuvième année, Wabo Gaingueu, commandant des troupes de Bayangam, subit le même sort. Les deux armées ont perdu leurs têtes militaires. La guerre a dévoré ses propres chefs.

C'est alors que survient le signe. On raconte qu'une vache, sur le champ de bataille de Tégang, met bas des jumeaux. Chez les peuples Bamilékés, la naissance de jumeaux est un événement cosmologique majeur, porteur d'un message des forces invisibles. Ce signe, combiné à la lassitude profonde des guerriers, conduit à la fin du conflit. La guerre s'arrête sans traité formel, sans capitulation, sans vainqueur. Mais avec beaucoup de morts.

La victoire de la souveraineté

Si la guerre ne produit pas de vainqueur militaire, elle produit quelque chose de plus durable: la confirmation de la souveraineté de Bayangam. Un petit royaume a tenu tête pendant neuf ans à un adversaire quatre fois plus peuplé. Cette résistance hisse Bayangam parmi les grands royaumes de la région. Elle établit une réputation que les décennies suivantes ne feront que confirmer.

Fo Tchuente, bâtisseur après la guerre

La fin de la guerre ne marque pas le repos de Fo Tchuente. Elle marque le début d'une reconstruction méthodique. Il réorganise son royaume, conduit d'importants travaux d'intérêt général sur les plans politique, économique et social. Il institue des sociétés secrètes: Kemdjie, Diemkém, Koom. Il crée des sociétés de classe d'âge à vocation guerrière: Gaindjoung, Madjoung.

Le clan d'âge Gaindjoung mérite une attention particulière. Constitué vers 1877, vers la fin de la guerre de neuf ans, ce groupe de jeunes hommes actifs et vigilants est chargé spécialement de la surveillance et de la défense du territoire Bayangam. Il se distingue à nouveau entre 1914 et 1916, en ramenant de Fongo-Tongo à Bayangam le crâne du Fon Kom Maleu, avec l'aide décisive d'une princesse Bayangam mariée à Fongo-Tongo, devenue par la suite Mafo Ngnapnou. Son dernier successeur fut feue Hélène Tchuenkam, fille de Souop Ta-guembou à Nké. Tous les fils Bayangam qui s'étaient distingués pendant la guerre de neuf ans furent promus cadres supérieurs du village par Fo Tchuente. La bravoure avait son prix. Elle avait aussi son honneur.

Les alliances et la mort d'un roi

Entreprenant et ambitieux, Fo Tchuente tissa des alliances solides avec les Fons de Bana, Bangangté, Bazou, Bandja, Bagarh, Bamendjou et Bangoulap. Des alliances respectées jusqu'à ce jour. Il eut aussi son adjoint, Kui Tchassem, fidèle compagnon de règne.

Fo Tchuente mourut en 1884, au moment précis où le drapeau allemand flottait pour la première fois sur le plateau Joss à Douala. L'Allemagne s'installait au Cameroun, représentée par Gustave Nachtigal, Consul Général à Tunis, arrivé à Douala le 13 juillet 1884, tandis que les Rois côtiers capitulaient devant la colonisation. Un monde basculait. Fo Tchuente, lui, avait déjà tracé le sillon de la résistance souveraine.

En son honneur, la librairie Fe Tchuente à Yaoundé a été créée par Dzukou Tahouo Michel, dit Sa'a Pekù'u. Un livre ouvert, en hommage à un Roi qui avait compris que défendre son territoire, c'est aussi défendre l'avenir de ceux qui liront son histoire.

La dynastie Mafo Kamsu

La dynamique du royaume de Bayangam ne s'est pas arrêtée à la guerre de neuf ans. La dynastie Mafo Kamsu en est la preuve vivante. Mafo Kamsu Simo Régine, l'une des reines les plus entreprenantes de la seconde moitié du XXe siècle à Bayangam, n'est décédée qu'en avril 2003, après plus de cinquante ans d'un règne consacré à l'encadrement et au service de la jeunesse Bayangam. Une vie entière donnée à son peuple.

L'histoire de Bayangam est celle d'un royaume qui a choisi, à chaque tournant, la dignité plutôt que la capitulation. Cette leçon traverse les siècles. Elle est toujours vivante.

Malla Kenmeugne est écrivaine et gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield.

D'après les recherches du Dr Jean-Claude Kenmogne

Cet article vous a plu ?

Rejoignez Ntùmla pour soutenir la préservation du patrimoine, sauvegarder vos lectures et ne rien manquer des prochaines parutions.

Rejoindre la communauté

Commentaires (0)

Chargement...