Article
Retour à Ciné-Grassfields
À la une

LALI : la danse guerrière Bamiléké, ou la mémoire d'un peuple qui s'était déjà tout donné

La danse LALI n'est pas un spectacle. C'est la mémoire vivante de l'armée guerrière Bamiléké, une institution militaire, spirituelle et sociale d'une précision remarquable. Elle rappelle que la civilisation Bamiléké/Grassfield avait, bien avant la colonisation, développé un système de gouvernance complet: un Roi gardien du royaume, des notables connectés au peuple, une armée structurée, une justice souveraine avec le Koungang, et son propre calendrier cosmologique.

Il existe des danses qui divertissent. Il existe des danses qui prient. Et il existe des danses qui se souviennent.

La danse LALI appartient à cette troisième catégorie. Elle ne raconte pas la guerre. Elle est la guerre. Elle en porte le souffle, la discipline, la formation, la mémoire collective de ceux qui ont défendu les royaumes Bamilékés des Hauts-Plateaux de l'Ouest Cameroun pendant des siècles, avant que le fusil colonial ne vienne modifier l'équilibre des forces.

Regarder une performance LALI, c'est voir des hommes qui bougent comme une seule entité. Les corps sont synchronisés avec une précision militaire. Les pieds frappent la terre en cadence, comme pour la réveiller. Les bras portent les signes de la bravoure. Les voix portent les noms des ancêtres tombés. Ce n'est pas de la chorégraphie. C'est de la mémoire incarnée.

L'armée guerrière Bamiléké: une institution, pas une foule

Pour comprendre le LALI, il faut comprendre ce qu'était l'armée guerrière Bamiléké. Ce n'était pas une troupe improvisée convoquée en cas de danger. C'était une institution structurée, hiérarchisée, initiée, avec ses codes, ses grades, ses rites d'entrée et de sortie, ses obligations sociales et ses droits.

Les guerriers Bamilékés étaient formés dès le jeune âge. Les sociétés d'âge, comme le Gaindjoung à Bayangam ou le Majon fondé par Notchwegom à Bandjoun, constituaient les structures de base de cette formation. On n'entrait pas dans l'armée par hasard. On y entrait par rite, par épreuve, par reconnaissance collective. On en sortait avec un titre, une place dans la hiérarchie du royaume, une responsabilité envers les vivants et les ancêtres.

La danse LALI est née de ce système. Elle est la forme visible, publique et cérémonielle de ce que l'armée représentait dans la vie du royaume. Elle se danse lors des funérailles des grands guerriers, lors des intronisations royales, lors des commémorations des victoires. Elle dit: nous étions là. Nous avons combattu. Nous avons protégé. Nous sommes toujours là.

Un système de gouvernance qui n'attendait rien de l'Occident

La danse LALI ouvre une question plus large, une question que beaucoup préfèrent éviter mais que l'histoire oblige à poser: les peuples Bamilékés avaient-ils besoin qu'on vienne leur apporter la démocratie?

La réponse, si l'on prend le temps de regarder l'architecture politique et sociale du monde Bamiléké avant la colonisation, est non. Pas parce que nos ancêtres étaient parfaits. Mais parce qu'ils avaient construit, sur des siècles, un système d'une cohérence et d'une complétude remarquables.

Ce système reposait sur quatre piliers fondamentaux, intimement liés entre eux.

Le Roi, gardien du royaume

Au centre du système se trouve le Fon. Mais le Fon Bamiléké n'est pas un monarque absolu au sens occidental du terme. Il est un médiateur cosmologique. Il est le point de jonction entre le monde des vivants et le monde des ancêtres. Chaque décision qu'il prend engage non seulement son peuple présent, mais aussi les générations passées qui veillent et les générations futures qui hériteront.

Le Fon ne gouverne pas seul. Il gouverne avec. Avec ses notables, avec ses sociétés secrètes, avec le conseil des anciens, avec les forces invisibles qu'il est chargé de consulter et d'honorer. Son autorité est immense. Mais elle est encadrée par des obligations rituelles et sociales que personne, pas même lui, ne peut impunément transgresser.

C'est une forme de gouvernance qui intègre la responsabilité verticale, envers les ancêtres et la terre, et la responsabilité horizontale, envers le peuple vivant. Une gouvernance qui ne sépare pas le politique du spirituel, l'économique du cosmologique.

Les notables, antennes du peuple

Le Fon ne peut pas tout voir. C'est pourquoi le système Bamiléké a développé une institution de notables d'une sophistication remarquable. Les notables ne sont pas de simples conseillers du roi. Ils sont les connecteurs vivants entre le palais et le peuple.

Chaque notable est responsable d'un quartier, d'un clan, d'un segment de la population. Il connaît les besoins, les tensions, les deuils, les naissances, les conflits fonciers, les sécheresses, les récoltes. Il remonte cette information au Fon de façon régulière et structurée. Il redescend les décisions royales vers le peuple en les adaptant au contexte local.

Ce système de remontée et de descente de l'information est, en réalité, ce que les politologues modernes appellent la représentation territoriale. Nos ancêtres l'avaient inventé, sans Constitution écrite, sans parlement formel, sans partis politiques. Ils l'avaient inscrit dans les corps, dans les titres, dans les obligations cérémonielles.

Le Koungang, justice souveraine

Toute société organisée a besoin d'un système de justice. Le monde Bamiléké avait le Koungang.

Le Koungang est une société secrète d'une puissance considérable, chargée de rendre la justice, de maintenir l'ordre social et de punir les transgresseurs des lois du royaume. Son autorité dépasse celle des individus, y compris parfois celle du Fon lui-même dans certains royaumes. Il est à la fois tribunal, force d'exécution et gardien de l'ordre cosmologique.

Ce qui rend le Koungang remarquable, c'est qu'il est indépendant du pouvoir royal tout en lui étant lié. Il constitue une forme de séparation des pouvoirs, non pas au sens montesquieuien, mais au sens profondément Bamiléké: les forces de l'ordre émanent d'une source spirituelle et sociale qui ne se réduit pas à la volonté d'un seul homme.

Les sentences du Koungang ne sont pas négociables. Elles engagent l'ordre visible et invisible. Transgresser la justice du Koungang, c'est se mettre en dehors du pacte qui lie les vivants aux ancêtres et à la terre.

Le calendrier Bamiléké, temps souverain

Un peuple qui possède son propre calendrier possède sa propre conception du temps. Et un peuple qui possède sa propre conception du temps possède sa propre souveraineté.

Le calendrier Bamiléké/Grassfield est fondé sur une semaine de huit jours, en harmonie avec les cycles lunaires et agricoles. Chaque jour porte un nom, une valeur, une intention. Les jours de marché, les jours de deuil, les jours de semence, les jours de conseil, les jours de guerre, tout est inscrit dans ce calendrier qui organise la vie collective selon un rythme propre, né de l'observation des astres, de la terre et des ancêtres.

Ce calendrier n'est pas une curiosité ethnographique. C'est une architecture du temps, une façon de dire que notre peuple mesure les jours avec ses propres instruments, honore les saisons avec ses propres rites, et n'a pas besoin du calendrier grégorien pour savoir quand planter, quand prier, quand combattre et quand se reposer.

La danse LALI s'inscrit dans ce temps-là. Elle appartient à des jours précis du calendrier. Elle s'exécute dans des moments déterminés par la cosmologie du royaume. Elle ne peut pas être déplacée à convenance sans en altérer le sens.

La question que LALI nous pose

Quand les guerriers dansent LALI aujourd'hui, ils ne font pas du folklore. Ils posent une question politique que nous avons parfois du mal à entendre: qu'avons-nous perdu en acceptant que notre système de gouvernance soit remplacé par des institutions venues d'ailleurs?

Nous avons accepté des constitutions écrites en lieu et place de nos pactes ancestraux. Nous avons accepté des partis politiques en lieu et place de nos sociétés de notables. Nous avons accepté des tribunaux formels en lieu et place du Koungang. Nous avons accepté le calendrier grégorien en lieu et place de notre semaine de huit jours.

Ce n'est pas un appel au repli. C'est une invitation à la lucidité. Les démocraties occidentales ne sont pas tombées du ciel. Elles sont le produit de siècles d'histoire, de luttes, d'erreurs et de révisions propres à des sociétés qui les ont portées dans leur chair. Elles ne sont pas universellement supérieures. Elles sont simplement étrangères à nos racines.

Le peuple Bamiléké n'était pas en attente de gouvernance. Il gouvernait. Il jugeait. Il défendait. Il mesurait le temps. Il transmettait. Ce que la colonisation a interrompu, ce n'est pas un vide. C'est un édifice vivant.

LALI, la mémoire qui danse encore

Aujourd'hui, dans les cérémonies des royaumes Bamilékés, dans les funérailles des grands hommes, dans les intronisations des Fons, la danse LALI continue. Les pieds frappent la même terre. Les voix portent les mêmes noms. Les corps forment la même armée invisible.

Elle dit: nous n'avons pas tout oublié. Elle dit: nous savons d'où nous venons. Elle dit: un peuple qui danse sa guerre est un peuple qui n'a pas renoncé à sa souveraineté.

Regardez LALI danser. Et posez-vous la question.

Malla Kenmeugne est écrivaine et gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield.

Cet article vous a plu ?

Rejoignez Ntùmla pour soutenir la préservation du patrimoine, sauvegarder vos lectures et ne rien manquer des prochaines parutions.

Rejoindre la communauté

Commentaires (0)

Chargement...