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LE CALENDRIER GRASSFIELD/Bamileke Quand le cycle lunaire organisait une manière de vivre

Le calendrier Grassfield rythmait la vie au fil de huit jours : chercher, revenir, travailler, écouter, récolter, semer, transformer et remercier. Au-delà des marchés et des travaux de la terre, ce cycle formait des hommes et des femmes accomplis, capables de produire, transmettre et préparer l’avenir. La lune revenait, le cycle revenait, mais l’être humain devait grandir.

Calendrier Grassfield
Calendrier Grassfield

Chez nous, le calendrier ne servait pas seulement à compter les jours. Il organisait la vie.

La lune donnait le rythme. Les marchés, les déplacements, le travail de la terre, le recueillement, la cueillette, les semailles, la transformation et la reconnaissance avaient chacun leur moment. On savait quand partir, quand revenir, quand travailler, quand écouter, quand récolter, quand semer, quand transformer et quand remercier.

Nos huit jours formaient ainsi un cycle dans lequel chaque étape préparait la suivante. Lorsque le huitième jour s’achevait, le mouvement reprenait. La lune revenait, les activités revenaient, mais l’être humain avançait avec ce qu’il avait appris, produit et transmis.

Huit jours pour organiser la vie

Le cycle commençait avec GOSUE. C’était le jour où l’on allait vers un marché éloigné. On quittait son environnement pour échanger avec d’autres, chercher ce qui manquait et rapporter ce que l’on ne trouvait pas chez soi. Avec les marchandises circulaient aussi les nouvelles, les rencontres et les connaissances.

Après GOSUE venait MAMTOH, le marché local. Le mouvement revenait vers l’espace proche. Ce qui avait été trouvé ailleurs pouvait désormais circuler parmi les siens et prendre sa place dans la vie de la communauté.

Puis venait TAMGWE, le travail de la terre. Il fallait préparer, planter, entretenir et prendre soin de ce qui devait pousser. Ce que l’on possédait ne pouvait produire que si les mains se mettaient au travail.

Après le travail venait LIEPFO, le temps du recueillement. On s’arrêtait pour écouter les anciens et le Roi. L’écoute avait sa place comme le travail avait la sienne. Il y avait un temps pour agir et un temps pour recevoir la parole de ceux qui avaient marché avant nous.

Puis venait SHANKÙH, associé à la cueillette, notamment aux feuilles du macabo-taro. On prenait ce qui était arrivé à maturité et on laissait pousser ce qui avait encore besoin de temps.

La récolte conduisait ensuite à DZEDZE : semer. Une partie de ce que la terre avait donné retournait à la terre. On ne consommait pas tout, car il fallait déjà préparer ce qui viendrait après.

Avec TAMDZE venait le temps de transformer. Ce qui avait été produit pouvait passer entre les mains de l’être humain, changer de forme et prendre davantage de valeur.

Enfin venait KOUOGUOH, le temps de la reconnaissance. À travers les salaka, des offrandes étaient apportées dans nos lieux sacrés pour remercier les ancêtres et les dieux de nos concessions pour les bénédictions reçues.

Après KOUOGUOH, le cycle pouvait recommencer.

Le calendrier nous apprenait aussi à vivre

Ces huit jours n’organisaient pas seulement les marchés et les travaux de la terre. Ils nous formaient aussi à devenir des êtres humains accomplis.

Avec GOSUE, nous apprenions à sortir de ce que nous connaissions pour chercher ce qui nous manquait. Il fallait pouvoir aller vers l’extérieur, observer, rencontrer, apprendre et revenir avec quelque chose.

Avec MAMTOH, ce mouvement revenait vers les nôtres. Partir prenait tout son sens lorsque ce qui avait été trouvé pouvait aussi revenir et servir.

Puis TAMGWE nous ramenait au travail. Ce que nous avions acquis devait être mis en pratique. Le savoir que l’on ne transforme pas en action reste comme une graine gardée dans la main.

Mais travailler ne signifiait pas avancer sans jamais s’arrêter. LIEPFO nous apprenait à écouter. Même celui qui voyage, travaille et apprend doit savoir recevoir la parole des anciens, du Roi et de ceux qui portent l’expérience de la communauté.

Après l’effort et l’écoute venait SHANKÙH. On apprenait à reconnaître les fruits, à prendre ce qui était arrivé à maturité sans détruire ce qui avait encore besoin de grandir.

Et lorsque la récolte arrivait, DZEDZE rappelait qu’elle ne devait pas être entièrement consommée. Il fallait penser à demain.

TAMDZE apprenait ensuite à ne pas laisser ce que nous possédions dans son état premier. Il fallait savoir transformer, créer et ajouter de la valeur.

Enfin, KOUOGUOH nous ramenait à la reconnaissance. Après avoir cherché, travaillé, récolté et transformé, nous nous souvenions aussi de remercier.

Ainsi, au fil du cycle, nous apprenions à chercher, revenir, travailler, écouter, récolter, semer, transformer et remercier.

DZEDZE : semer, c’est aussi léguer

Semer n’a jamais été seulement mettre une graine en terre.

Semer, c’est accepter de ne pas tout consommer aujourd’hui parce que demain existe. Le cultivateur gardait une partie de sa récolte pour la prochaine semence. De la même manière, une génération ne devait pas tout garder pour elle.

Former un jeune à son métier, c’est semer. Éduquer un enfant, c’est semer. Préserver une terre, c’est semer. Transmettre une langue, une histoire ou un savoir-faire, c’est semer. Construire quelque chose que nos enfants pourront continuer après nous, c’est encore semer.

Nous vivons nous-mêmes de graines que d’autres ont semées avant notre naissance. Les terres que nous avons reçues, les langues que nous parlons, les connaissances que nous conservons et les traditions que nous transmettons ne commencent pas avec nous.

Nous recevons, nous faisons grandir, puis nous transmettons.

Semer, c’est partager avec ceux qui sont là aujourd’hui, mais c’est aussi léguer à ceux qui ne sont pas encore nés.

TAMDZE : transformer pour créer davantage de valeur

Nos ancêtres ne faisaient pas que produire. Ils savaient aussi transformer.

Ce que la terre donnait passait entre les mains de l’être humain. La matière pouvait devenir nourriture, objet, outil ou produit d’échange. Le travail ajoutait de la valeur à ce que l’on possédait déjà.

Il ne suffit donc pas d’avoir une ressource. Il faut aussi savoir quoi en faire. Une production agricole peut devenir un produit fini. Un savoir-faire peut devenir un métier. Une compétence peut devenir un service. Une idée peut devenir une activité qui fait vivre plusieurs personnes.

Ce que nous avons entre les mains peut devenir davantage lorsque nous savons le transformer.

KOUOGUOH : remercier avant de recommencer

Après avoir cherché, travaillé, écouté, récolté, semé et transformé, on arrivait à KOUOGUOH.

C’était le temps de la reconnaissance. À travers les salaka, des offrandes étaient apportées dans nos lieux sacrés pour remercier les ancêtres et les dieux de nos concessions pour les bénédictions reçues.

Nous savions que nous n’étions pas le commencement de tout. Avant nous, d’autres avaient travaillé la terre, élevé des enfants, conservé la langue, transmis des connaissances et préparé ce dont nous profitions.

Nous étions déjà la récolte de ce que d’autres avaient semé.

Nous remercions, puis nous recommençons.

Devenir un être humain accompli

Notre calendrier formait ainsi des hommes et des femmes accomplis.

Être accompli ne voulait pas seulement dire posséder ou réussir. Il fallait savoir chercher ce qui manquait, revenir avec quelque chose d’utile, travailler, écouter, reconnaître les fruits de son travail, préparer l’avenir, créer davantage de valeur et ne pas oublier ceux qui avaient ouvert le chemin avant nous.

Celui qui avançait devait aussi pouvoir faire avancer sa famille et sa communauté. Celui qui recevait devait apprendre à transmettre. Celui qui récoltait devait penser à semer.

Le calendrier formait nos mains par le travail, mais il formait aussi notre manière d’être.

À chaque retour du cycle, l’être humain devait avoir appris quelque chose, accompli quelque chose et préparé quelque chose pour la suite. C’est ainsi que le temps ne faisait pas seulement passer les jours : il accompagnait l’être humain dans son accomplissement.

Et nos enfants aujourd’hui ?

Nos enfants peuvent aller loin. Ils peuvent étudier dans les grandes universités, apprendre les sciences, la médecine, la technologie, l’ingénierie, les arts ou l’entreprise. Ils peuvent voyager, rencontrer d’autres peuples et apprendre ce que nous ne connaissons pas encore.

Nos racines ne sont pas là pour les empêcher de partir. Elles sont là pour qu’ils sachent d’où ils partent.

Et MAMTOH leur rappelle que ce que l’on apprend ailleurs peut revenir vers les siens.

Revenir ne signifie pas toujours rentrer définitivement. Le savoir peut revenir même lorsque la personne reste loin. On peut transmettre une compétence, former un jeune, soutenir une activité, créer une opportunité, préserver une langue ou ouvrir une porte pour celui qui vient après.

Puis DZEDZE nous rappelle de ne pas tout garder pour nous.

Car un jour, nous aussi, nous serons les ancêtres de quelqu’un. Ce jour-là, ce qui parlera de nous ne sera pas seulement ce que nous avons possédé, mais aussi ce que nous aurons semé dans les autres et ce que nous aurons laissé capable de continuer après nous.

La lune revient.

Le cycle revient.

Mais l’être humain doit grandir.

Semons aujourd’hui ce que les générations futures récolteront demain.

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Écrit par

NTÙMLA Organization

gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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