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Le Chiffre 9 dans la Cosmogonie Bamiléké L'Aboutissement, la Renaissance, l'Harmonie et l'Accomplissement par Malla Kenmeugne

Dans la cosmogonie Bamiléké, le chiffre 9 n'est pas un nombre parmi d'autres c'est la signature du cosmos. Il préside à toute naissance, à toute intronisation royale, à toute renaissance ancestrale. Il structure la gouvernance, orchestre la musique sacrée, et guide l'initié vers son accomplissement. Car pour le Bamiléké, personne ne meurt vraiment : on change de monde et ce passage, comme toute naissance, demande neuf lunaisons. Malla Kenmeugne

Le Chiffre 9 dans la Cosmogonie Bamiléké L'Aboutissement, la Renaissance, l'Harmonie et l'Accomplissement par Malla Kenmeugne

« Le 9 n'est pas un simple chiffre dans la pensée Bamiléké. C'est la mesure même de tout ce qui s'accomplit et de tout ce qui renaît. »

Dans la cosmogonie Bamiléké, le chiffre 9 n'est pas une convention. C'est une loi. Une loi gravée dans le corps des femmes, inscrite dans les cycles de la nature, tissée au cœur de l'organisation du royaume et des rites de passage. Partout où la vie atteint sa plénitude, partout où un être traverse un seuil, partout où la communauté cherche l'harmonie, le 9 est là.

Cette omniprésence n'est pas le fruit du hasard. Elle témoigne d'une observation ancestrale profonde : les ancêtres Bamiléké ont regardé le monde avec une précision que nous avons peut-être oubliée. Ils ont vu que la nature elle-même travaille en cycles de neuf, que la vie humaine s'organise naturellement selon cette mesure sacrée. Et ils ont bâti leur civilisation sur cette vérité.

Le 9 dans la cosmogonie Bamiléké porte quatre significations majeures, chacune visible dans des domaines distincts de la vie sociale, rituelle et naturelle : l'aboutissement, la renaissance, l'harmonie et l'accomplissement de l'être humain.

I. Le 9, Nombre de l'Aboutissement

L'aboutissement, c'est le moment où quelque chose qui était en gestation devient pleinement réel. Ce moment, dans la pensée Bamiléké, prend toujours la forme du 9.

La preuve la plus immédiate en est la grossesse humaine. Une vie humaine se forme en neuf mois. Pas huit, pas dix, neuf. C'est le temps qu'il faut à la nature pour créer un être complet, doté de tous ses organes, de toutes ses facultés, prêt à entrer dans le monde. La grossesse est le modèle originel de tout aboutissement : un processus qui prend exactement le temps nécessaire, ni plus ni moins, pour atteindre la perfection.

Ce que les ancêtres ont compris, c'est que ce n'est pas un détail biologique parmi d'autres. C'est la révélation d'une loi cosmique : toute création véritable demande neuf unités de temps pour s'accomplir. Et cette loi s'étend bien au-delà du ventre maternel.

Dans le règne végétal, les plantes à gestation longue observées par les cultivateurs Bamiléké, ignames, taros, certaines espèces médicinales sacrées, suivent elles aussi des cycles de croissance calqués sur le rythme de neuf lunes. La terre, comme la femme, travaille au rythme du 9. La graine qui devient plante répète la même loi que l'enfant qui devient homme.

C'est dans ce cadre que s'inscrit l'une des institutions les plus sacrées de la chefferie : lorsqu'un nouveau roi est désigné, il ne monte pas immédiatement sur le trône. Il entre dans une période de réclusion de neuf semaines au Laakam, l'espace initiatique au cœur de la chefferie. Durant ces neuf semaines, il apprend, se purifie, reçoit les savoirs ésotériques et les responsabilités de la royauté. Il ne naît pas roi : il le devient, lentement, dans le creuset du temps sacré.

« Comme l'enfant se forme neuf mois dans le ventre de sa mère, le roi se forme neuf semaines dans le ventre de la chefferie. Le même nombre sacré préside aux deux naissances. »

Ces neuf semaines sont une gestation royale. Le Laakam est un second ventre maternel, celui de la chefferie, de la tradition, des ancêtres. L'aboutissement du roi accomplit exactement la même durée que l'aboutissement de la vie humaine. Le 9 est le temps universel de tout ce qui vient au monde pleinement formé.

II. Le 9, Nombre de la Renaissance

Dans la cosmogonie Bamiléké, il n'existe pas de mort. Il existe des transformations. Celui qui quitte le monde visible ne disparaît pas : il traverse un seuil et continue d'exister sous une autre forme, dans un autre espace, avec une autre puissance. L'ancêtre n'est pas absent. Il est présent différemment.

Et cette traversée, ce passage d'une forme d'existence à une autre, prend neuf.

À la mort du roi, les funérailles durent neuf semaines. Neuf semaines de cérémonies, de danses, de prières et de rituels qui ne sont pas des adieux : ce sont des accompagnements. La communauté ne pleure pas la disparition du roi. Elle l'escorte vers sa nouvelle existence, elle lui ouvre le chemin, elle lui donne le temps de traverser les seuils de l'invisible avant d'atteindre le rang d'ancêtre royal pleinement installé dans sa puissance de l'autre côté.

Ce n'est qu'au terme de ces neuf semaines que le roi est pleinement rené. Non pas mort, rené. Transformé d'un roi visible en un ancêtre invisible, mais toujours présent, toujours actif, toujours capable de protéger son peuple et d'influencer le cours des choses parmi les vivants.

La symétrie avec la naissance est alors d'une lumière saisissante. Neuf semaines pour entrer dans la royauté au Laakam. Neuf semaines pour renaître dans la royauté ancestrale. Le même nombre sacré préside aux deux avènements parce que les deux sont des naissances. La première naissance fait d'un homme un roi. La seconde fait d'un roi un ancêtre. Dans les deux cas, le 9 est le temps de gestation nécessaire.

Ce privilège ne s'arrête pas au roi. Les membres du Kamvuh, cette société secrète des grands initiés, héritiers des pères fondateurs, chargés de désigner le roi et de superviser son initiation, bénéficient eux aussi d'obsèques de neuf semaines. Car eux aussi ont accompli leur cycle humain dans sa plénitude, et leur renaissance dans le monde des ancêtres mérite la même solennité. Ils ne meurent pas : ils rejoignent le rang de ceux qui veillent.

« Dans la pensée Bamiléké, personne ne meurt vraiment. On change de monde. Et pour changer de monde dignement, il faut neuf semaines, le même temps qu'il faut pour y entrer la première fois. »

Le 9 n'est donc pas le nombre de la fin. Il est le nombre de la renaissance. Ce que le monde appelle mort, le Bamiléké l'appelle passage. Et ce passage, comme toute naissance, demande neuf, parce que toute vie véritable, qu'elle s'ouvre ou qu'elle se transforme, mérite le temps de l'accomplissement.

III. Le 9, Nombre de l'Harmonie

L'harmonie, dans la pensée Bamiléké, ne se décrète pas. Elle se construit par la juste proportion des parties, par l'équilibre des forces, par la présence de chaque dimension nécessaire sans excès ni manque. Et l'outil de cette harmonie, c'est le 9.

La chefferie bamiléké est gouvernée par neuf notables qui forment le conseil suprême autour du Fo. Ces neuf hommes ne sont pas de simples administrateurs. Chacun incarne une fonction essentielle de la vie communautaire : la parole, la guerre, la mémoire, la terre, les relations avec les ancêtres, la jeunesse, les femmes, la diplomatie extérieure, et la justice. Ensemble, ils couvrent l'intégralité des besoins d'une société vivante. Rien ne manque. Rien n'est superflu.

Retirer un notable, c'est priver la chefferie d'une de ses facultés essentielles, comme retirer un organe à un corps vivant. En avoir dix serait une redondance, un déséquilibre. Neuf est le nombre exact où chaque dimension de la vie humaine est représentée, et seulement elle. C'est l'harmonie sociale cristallisée en une structure.

Dans plusieurs cours royales, cette logique d'harmonie par le 9 se retrouve également dans la concession des neuf cases : un espace où siègent les neuf oracles les plus puissants, chargés de la surveillance mystique du royaume. Neuf regards spirituels tournés vers les neuf dimensions du monde invisible, une garde complète, sans angle mort dans la vigilance ancestrale.

Le KUIFO'O compte neuf gammes de sons différentes, neuf paires de LA'AM agencées par ordre croissant du plus petit au plus grand. Chaque paire vibre à une fréquence distincte. Ensemble, elles couvrent le spectre complet des sons sacrés capables d'évoquer, d'invoquer et de rassembler les esprits de tous ordres.

Le Dǔŋ, la flûte traditionnelle de l'Ouest-Cameroun, incarne cette même philosophie sous une forme plus intime. Ce n'est pas une flûte solitaire mais un ensemble de neuf flûtes monocordes jouées simultanément par plusieurs musiciens. Chaque flûtiste tient un seul tuyau et joue sa note unique au moment précis où la partition l'exige. Une flûte seule n'est qu'un souffle. Neuf flûtes ensemble deviennent une voix, la voix de la vie et de la renaissance tout à la fois, car le Dǔŋ accompagne aussi bien les funérailles que les fêtes. L'harmonie n'appartient pas à un seul registre de l'existence. Elle traverse tous les temps de la vie humaine.

« Neuf instruments, neuf voix, neuf fonctions. Chaque son a son rôle. Ensemble, ils forment ce que le silence ne peut pas dire. »

IV. Le 9, Nombre de l'Accomplissement

Il existe, dans la culture Bamiléké, une cérémonie qui cristallise mieux que toute autre la philosophie du 9 : la cérémonie de la chaise. C'est le rite par lequel un homme ou une femme accède au statut de Bamiléké accompli, reconnu par sa communauté, par ses ancêtres, par les forces invisibles du cosmos.

Durant cette cérémonie, tout se compte en neuf. L'initié s'assied neuf fois sur le siège sacré. Il reçoit à manger neuf fois. Il effectue neuf lancers de chaque côté.

S'asseoir neuf fois, c'est ancrer son être dans les neuf dimensions de soi : l'enfant, le jeune, l'adulte, le conjoint, le parent, le fils du clan, le gardien de la mémoire, le serviteur de la communauté, et l'être spirituel accompli. À la neuvième assise, l'initié est entier. Il a pris sa place dans chaque couche de son identité.

Manger neuf fois, c'est nourrir ces neuf dimensions. La nourriture rituelle n'est pas simple subsistance : c'est communion. Elle scelle une alliance entre l'initié et chaque niveau du vivant qu'il intègre désormais pleinement : la vie du corps, de la famille, du clan, de la chefferie, de la nature, des ancêtres, des esprits, du cosmos, et du Divin

.

Jeter neuf fois de chaque côté, c'est se libérer de ce qui alourdit dans chaque direction. La gauche et la droite, l'ombre et la lumière, le passé et le futur : tout est purifié, tout est équilibré. L'initié sort de la cérémonie léger, net, prêt.

Dans les rites initiatiques plus larges, le même principe se répète sous d'autres formes : le candidat doit avaler une potion sacrée en neuf gorgées exactement, ni une de plus, ni une de moins. Il goûte un menu neuf fois. Chaque gorgée, chaque goût est une intégration, une façon d'incorporer littéralement dans le corps les neuf niveaux de la réalité.

La médecine traditionnelle Bamiléké prolonge cet enseignement jusque dans le diagnostic de la naissance. Un nouveau-né est déclaré complet et en bonne santé lorsque le praticien a vérifié ses neuf ouvertures corporelles : deux yeux, deux narines, une bouche, deux oreilles, un anus, et un orifice sexuel. Neuf portes, les neuf points d'interface entre l'intérieur de l'être et le monde extérieur. Un enfant dont les neuf portes sont intactes est un enfant accompli, prêt à s'inscrire dans la vie.

« Assis neuf fois, nourri neuf fois, purifié neuf fois de chaque côté : l'initié n'a pas changé de statut. Il a changé de nature. Il est devenu Bamiléké accompli. »

Le 9 : Alphabet du Vivant

Naître après neuf mois. Devenir roi après neuf semaines. Renaître ancêtre après neuf semaines. Gouverner à neuf. Chanter avec neuf instruments dont chacun a son rôle précis. S'accomplir en trois fois neuf gestes rituels. Être certifié vivant et complet à neuf portes du corps.

À chaque moment décisif de l'existence Bamiléké, naissance, intronisation, gouvernance, harmonie, initiation, renaissance, le chiffre 9 est présent, actif, structurant. Ce n'est pas une coïncidence répétée. C'est une vision du monde.

Une vision selon laquelle personne ne meurt vraiment : on change de forme, on change de monde, on change de registre de présence. Et chacun de ces changements, qu'il s'appelle naissance, intronisation ou passage vers l'ancestralité, demande le même temps sacré : neuf. Parce que le 9 est le temps de toute gestation véritable, de tout aboutissement digne de ce nom, de toute transformation accomplie dans l'ordre et la beauté.

Les Bamiléké n'ont pas inventé cette loi. Ils l'ont observée, dans le corps des femmes, dans la croissance des plantes, dans les cycles de la lune, dans la voix des ancêtres qui continuent de parler à travers les générations. Et ils ont eu la sagesse et le courage de bâtir toute leur civilisation sur ce fondement.

Le 9 est leur alphabet du vivant. Et dans cet alphabet, il n'y a pas de mot pour dire fin, seulement des mots pour dire passage, transformation, et renaissance.

✦ Malla Kenmeugne

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