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Naître Bamiléké : le Nom, le massage, le bain

Nos grand-mères savaient. Avant que les laboratoires ne le prouvent, avant que les pédiatres ne le prescrivent, elles savaient que les mains qui touchent un nouveau-né dès les premiers jours de sa vie façonnent bien plus que son corps. Elles façonnent son âme, son lien avec les siens, son ancrage dans ce monde. Cet article est un acte de mémoire. Un refus de l'oubli. Un appel à renouer avec ce que la colonisation a tenté d'effacer.

Naître Bamiléké : le Nom, le massage, le bain

I. Avant le premier bain, il y a le Nom

Au village, dès la naissance, avant même que l'eau n'effleure la peau du nouveau-né, ma grand-mère, comme toutes les grand-mères bamiléké de sa génération, faisait une chose que beaucoup d'entre nous ont oubliée : elle lisait.

Elle lisait le calendrier lunaire ancestral. Elle lisait les circonstances de la venue de l'enfant en ce monde physique. Et de cette lecture, elle tirait un Nom. Pas un prénom grégorien romain sorti d'un calendrier colonial. Un vrai Nom. Un Nom qui connecte l'enfant à sa généalogie, à ses ancêtres, aux forces invisibles qui tissent l'univers visible.

Ce Nom est une clé. Il dit qui tu es avant que le monde te dise qui être. Il dit d'où tu viens avant que tu ne te perdes. Il est l'acte premier, fondateur, du « Baptême » de la culture Bamiléké/Grassfield.

Et cet acte-là, on ne peut pas le déléguer à Rome. On ne peut pas le déléguer à Paris. Il n'appartient qu'à nous.

II. Les mains de nos grand-mères guérissaient ce que les médecins cherchent encore

Après le Nom venait le massage. Pendant trois mois, quatre mois parfois, quotidiennement, sans exception, nos grand-mères posaient leurs mains sur le corps du nouveau-né et accomplissaient un travail que la médecine moderne met des années à comprendre et des mots savants à nommer.

Elles stimulaient la motricité future de l'enfant. Elles préparaient ses cinq sens, le toucher, l'ouïe, le goût, l'odorat et la vue, à s'éveiller dans un monde si différent du ventre de sa mère. Elles régulaient son transit intestinal, soulageaient les coliques, les gaz, les douleurs des premières poussées dentaires. Elles construisaient son schéma corporel, renforçaient son immunité, harmonisaient ses rythmes intérieurs avec les rythmes du vivant qui l'entourait.

Mais au-delà de tout cela, elles faisaient quelque chose que nulle ordonnance ne peut prescrire : elles tissaient un lien indissoluble entre cet enfant et son biotope. Entre cet enfant et sa terre. Entre cet enfant et les siens.

Nos grand-mères n'avaient pas attendu les laboratoires pour savoir que les mains qui touchent un enfant avec amour et intention sont des mains qui guérissent. Elles savaient, bien avant les neurosciences, que le toucher est le premier langage de l'âme.

III. La transmission a-t-elle survécu ?

Je me pose cette question depuis longtemps, et je vous la pose à vous aussi : combien de grand-mères ont transmis cette obligation à leurs filles ? Combien de mères ont posé leurs mains sur leur nouveau-né comme leur mère le fit sur elles, comme leur grand-mère le fit avant ?

Et combien, au contraire, ont laissé cette chaîne se rompre ?

Parce que quelque chose est venu briser cette chaîne. Pas une catastrophe naturelle. Pas l'oubli ordinaire des choses. Non. Ce qui a brisé cette chaîne, c'est un système. Un paradigme. Une colonisation qui n'a pas seulement pris nos terres et nos corps. Elle a pris nos gestes. Elle a pris nos noms. Elle a pris notre façon de naître et de donner naissance.

Aujourd'hui, lors de chaque nouvelle naissance dans nos familles, beaucoup d'entre nous, Africains ayant accepté la culture coloniale occidentale, préfèrent donner à leur enfant un prénom tiré du calendrier grégorien romain. Ils oublient peu à peu ce que leurs grand-mères pratiquaient sur eux à leur propre naissance. Et ils se moulent, de génération en génération, à une culture qui n'a jamais eu l'intention de les grandir.

Ce n'est pas un jugement. C'est un constat. Et c'est douloureux, justement parce que ce n'est pas un jugement.

IV. Reprendre ce qui nous appartient

Les massages traditionnels bamiléké ne sont pas du passé. Ils sont une réponse vivante aux besoins fondamentaux de chaque nouveau-né qui arrive en ce monde. La science contemporaine ne fait que confirmer, avec ses instruments et ses publications, ce que nos ancêtres portaient dans leurs mains depuis des millénaires.

Alors oui, il est urgent que les jeunes mères apprennent de leurs aînées. Que les noms de la culture Bamiléké/Grassfield soient à nouveau prononcés sous le ciel de nos ancêtres. Que le massage du nouveau-né retrouve sa place sacrée dans le premier chapitre de chaque vie bamiléké.

Pas par nostalgie. Par dignité. Par lucidité. Parce que ce patrimoine corporel et rituel est une richesse que personne ne peut nous voler, sauf nous-mêmes, par l'oubli.

Car un peuple qui oublie les gestes fondateurs de sa propre naissance est un peuple qui risque de ne plus savoir d'où il vient. Et un peuple qui ne sait plus d'où il vient ne peut pas choisir librement où il va.

gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne

Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

© Malla Kenmeugne, 2026 |

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