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NOS ANCÊTRES ÉLOIGNAIENT LA MAUVAISE MORT. POURQUOI LA REGARDONS-NOUS AUJOURD’HUI EN BOUCLE ?

Dans les Grassfields, les rites liés aux morts brutales visaient à apaiser le défunt, protéger les vivants et rétablir l’équilibre. Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent aux images de meurtre, suicide ou accident de circuler sans fin et même de traverser les générations. Une réflexion sur notre responsabilité : laisser la mort s’arrêter et préserver la mémoire du défunt.

Memoire et Mort
Memoire et Mort

Dans les Grassfields, toutes les morts n’étaient pas considérées de la même manière. Mourir après une longue vie, entouré des siens, n’avait pas le même sens que mourir brutalement par suicide, meurtre, accident ou dans des circonstances inhabituelles. Ces morts rompaient brutalement l’ordre de la vie et demandaient des rites particuliers.

Ces rites protégeaient les vivants, mais ils étaient aussi accomplis pour le défunt. Une personne partie dans la violence ne devait pas rester attachée au trouble de sa mort. Il fallait l’apaiser, lui permettre de poursuivre son chemin et rétablir l’équilibre dans la famille. Car un esprit qui ne trouvait pas la paix pouvait continuer à troubler les vivants.

Aujourd’hui, nous avons créé une situation que nos ancêtres ne connaissaient pas. Nous pouvons filmer la mauvaise mort, la conserver, la regarder des milliers de fois et la transmettre à des personnes qui n’étaient même pas présentes lorsqu’elle s’est produite.

APAISER LE MORT ET PROTÉGER LES VIVANTS

La mort était un passage et ce passage devait être accompagné. Lorsqu’elle survenait brutalement, elle pouvait laisser derrière elle un désordre qui touchait à la fois le défunt, sa famille et sa communauté.

Les rites de purification servaient à remettre chaque chose à sa place. Le lieu pouvait être purifié, la famille protégée et le défunt accompagné afin que son esprit ne demeure pas dans le trouble. Le mort devait trouver la paix et les vivants devaient pouvoir continuer leur chemin sans rester enfermés dans les circonstances de sa disparition.

La mauvaise mort devait donc avoir une fin.

Cela ne signifiait pas oublier celui qui était parti. Nos ancêtres continuaient à honorer leurs morts et leurs ancêtres. Mais il y avait une différence entre garder la mémoire d’une personne et maintenir continuellement vivante la violence de sa mort.

AUJOURD’HUI, LA MORT VOYAGE

Un meurtre peut être filmé et publié quelques minutes après les faits. Un accident mortel peut circuler sur les téléphones avant même que certaines familles soient informées. Des suicides sont diffusés en direct. Même lorsqu’une vidéo est supprimée, elle peut avoir été enregistrée puis publiée ailleurs.

La mort se produit dans un lieu, mais son image n’y reste plus.

Elle voyage de téléphone en téléphone, entre dans des milliers de maisons, traverse les pays et peut réapparaître plusieurs années plus tard.

Une personne meurt une fois. Pourtant, les derniers instants de sa vie peuvent être rejoués devant des millions d’yeux.

L’ŒIL EST LA PREMIÈRE PORTE DE L’IMAGE

Avant le téléphone, il y a l’œil.

Ce que nous regardons entre dans notre mémoire. Certaines scènes passent rapidement, d’autres restent en nous pendant des années. Nous pouvons oublier une histoire racontée, mais avoir beaucoup plus de difficulté à oublier une mort que nous avons vue de nos propres yeux.

Le téléphone donne aujourd’hui à cette image une seconde vie. Ce que l’œil a vu peut être enregistré, copié et envoyé à d’autres yeux.

Chaque partage prolonge ainsi le voyage de l’image.

NE PAS ENFERMER UNE PERSONNE DANS L’INSTANT DE SA MORT

Un homme peut avoir vécu soixante ans. Il a été enfant, frère, père, ami. Il a travaillé, aimé, construit, transmis, ri avec les siens. Pourtant, quelques secondes filmées au moment de son assassinat peuvent finir par devenir l’image la plus partagée de toute son existence.

Sa vie entière disparaît alors derrière sa mort.

Nos ancêtres accomplissaient les rites nécessaires pour que celui qui était parti ne demeure pas attaché au trouble de sa disparition. Aujourd’hui, nous faisons parfois exactement le contraire avec les images : nous ramenons continuellement le défunt au moment précis où sa vie s’est arrêtée.

Respecter un mort, c’est aussi refuser de l’enfermer éternellement dans les dernières secondes de son existence.

LA MAUVAISE MORT PEUT MAINTENANT TRAVERSER LES GÉNÉRATIONS

Autrefois, un enfant pouvait apprendre que son père ou son grand-père avait été assassiné. Quelqu’un lui racontait ce qui s’était passé. Avec le temps, l’histoire entrait dans la mémoire familiale.

Aujourd’hui, cet enfant peut voir la scène.

Un enfant qui n’était pas encore né au moment du décès peut découvrir vingt ans plus tard les derniers instants de son père. Un petit-enfant peut regarder mourir un grand-parent qu’il n’a jamais connu.

La génération suivante ne reçoit donc plus seulement le récit de la tragédie. Elle peut recevoir l’image intacte de la tragédie.

La technologie permet ainsi à une violence vécue par une génération d’entrer directement dans les yeux de la suivante.

C’est aussi pour cela que nous devons réfléchir à ce que nous laissons derrière nous. Tout ce que nous enregistrons aujourd’hui peut devenir demain une partie de la mémoire de nos enfants.

TOUT CE QUI ARRIVE SUR NOTRE TÉLÉPHONE NE DOIT PAS ÊTRE PARTAGÉ

Nous pouvons apprendre qu’une personne a été assassinée sans regarder son assassinat. Nous pouvons parler d’un suicide sans diffuser les derniers instants du défunt. Nous pouvons réclamer justice sans transformer la mort d’une victime en spectacle.

Une image nécessaire à une enquête ou à la justice peut être conservée comme preuve. Elle n’a pas besoin pour autant de circuler dans les groupes WhatsApp, sur Facebook, TikTok ou entre proches.

Lorsque nous recevons une vidéo montrant une mort brutale et décidons de la transférer, nous ne transmettons pas seulement une information. Nous envoyons la scène dans une autre maison et devant de nouveaux yeux.

Et parfois devant les yeux d’un enfant.

Nous devons retrouver la capacité de dire : cela s’arrête ici.

LAISSONS LA MORT S’ARRÊTER ET LA MÉMOIRE CONTINUER

Nos ancêtres savaient qu’après certaines morts, il fallait restaurer l’équilibre. Le défunt devait être apaisé et les vivants protégés. On ne devait pas laisser la violence de sa disparition continuer à gouverner la famille.

Nous pouvons retrouver cette sagesse dans notre manière d’utiliser nos téléphones.

Nous ne sommes pas obligés de regarder chaque vidéo qui nous arrive. Nous ne sommes pas obligés de conserver les derniers instants d’une personne. Nous ne sommes surtout pas obligés de les transmettre.

Gardons plutôt son visage vivant. Racontons son histoire. Prononçons son nom. Transmettons ce qu’elle a laissé aux siens.

Laissons sa mort s’arrêter.

Laissons sa mémoire continuer.

Laissons son esprit trouver la paix.

Certaines images doivent pouvoir s’arrêter avec nous.

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Écrit par

NTÙMLA Organization

gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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