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POURQUOI NOS ANCÊTRES NE JETAIENT-ILS JAMAIS LE PLACENTA ET LE CORDON OMBILICAL ?

Dans la tradition Grassfields, le placenta est la première Terre de l’enfant dans le ventre maternel et le cordon, le lien qui l’y rattache. À la naissance, cette Terre placentaire doit être protégée puis restituée à la Terre familiale dans le secret. Confié à une doyenne ou à la mère, ce geste marque protection, filiation et enracinement. Enterrer le placenta n’est pas le jeter : c’est restituer à la Terre ce qui a accompagné la vie.

Placenta

Dans la tradition Grassfields, le placenta et le cordon ombilical du nouveau-né ne se jetaient pas. Ils avaient accompagné l'enfant depuis sa formation dans le ventre de sa mère jusqu'à sa naissance et représentaient sa première relation avec la vie. Le placenta était sa Terre dans le monde intérieur de la mère, sa source vitale, tandis que le cordon ombilical constituait le lien qui l'unissait à cette Terre.

À la naissance, l'enfant quitte ce premier monde pour entrer dans le monde matériel. Son cordon est coupé et le placenta est délivré. Mais ce qui avait constitué sa Terre pendant sa formation ne devenait pas soudainement un déchet. Il devait être protégé puis restitué à la Terre. C'est pourquoi son enterrement constituait un geste important de protection et d'enracinement du nouveau-né.

1. AVANT DE NAÎTRE, L'ENFANT POSSÈDE DÉJÀ SON MONDE

La vie de l'enfant commence par la rencontre de l'ovule et du spermatozoïde. La cellule-œuf se divise, poursuit son développement et s'implante dans l'utérus maternel. Progressivement, tout un environnement se forme autour de cette nouvelle vie : le placenta se développe, les membranes et le sac amniotique se constituent, le liquide amniotique entoure l'enfant et le cordon ombilical établit sa connexion avec le placenta.

Pendant plusieurs mois, l'enfant grandit ainsi dans un véritable mini-écosystème à l'intérieur de sa mère. Il est entouré d'eau, protégé du monde extérieur et dépend entièrement de cet environnement pour poursuivre son développement. Avant d'apparaître parmi nous, il possède donc déjà son premier monde, un monde intérieur et invisible à nos regards.

Ce monde est celui de sa formation. Il précède le monde matériel dans lequel il marchera, respirera, mangera, grandira et construira son existence. Et au centre de ce premier monde se trouve le placenta.

2. LE PLACENTA EST LA TERRE ET LA SOURCE VITALE DE L'ENFANT

Dans le ventre de la mère, le placenta est la Terre de l'enfant. Il constitue l'interface à travers laquelle s'effectuent les échanges indispensables à son développement. L'oxygène et les nutriments nécessaires à sa croissance lui parviennent grâce à cette organisation, tandis que certains déchets de son métabolisme sont évacués. Le placenta assure également d'importantes fonctions hormonales et immunologiques pendant la grossesse.

L'enfant est relié à cette Terre placentaire par son cordon ombilical. Le sang fœtal circule dans le cordon entre l'enfant et le placenta, maintenant ainsi la relation indispensable à sa vie intra-utérine. Le placenta est sa Terre, le cordon est son lien avec cette Terre et le ventre maternel est le premier monde dans lequel sa vie se développe.

Voilà pourquoi le placenta occupait une place si importante dans nos traditions. Ce qui avait porté la vitalité de l'enfant pendant plusieurs mois ne pouvait pas devenir un simple déchet quelques minutes après sa naissance.

3. LA GRAINE ET LA TERRE NOUS RACONTENT LE MÊME PRINCIPE DE VIE

Nos ancêtres observaient la nature parce qu'elle permettait de comprendre les grands principes de la vie. Une graine placée dans la Terre commence son développement dans l'invisible. L'eau pénètre dans la graine, la germination commence et la première racine s'enfonce dans le sol. Pendant un temps, tout se déroule sous la Terre, loin de nos regards, avant que la jeune pousse n'apparaisse à la surface.

L'enfant grandit lui aussi dans l'invisible du ventre maternel avant d'apparaître dans le monde visible. Il est relié à son placenta par son cordon comme la jeune plante s'enracine dans la Terre pour poursuivre sa croissance. La graine et l'enfant nous montrent ainsi un même grand principe : la vie commence cachée, elle est portée et nourrie, elle grandit, puis elle apparaît au monde.

C'est le microcosme dans le macrocosme. Le petit monde de l'enfant reproduit à son échelle les grands principes que nos ancêtres observaient dans la Terre et dans le vivant.

4. LE CORDON EST LE LIEN DE L'ENFANT AVEC SA TERRE PLACENTAIRE

Dans la Terre, la plante développe ses racines pour s'ancrer et puiser ce dont elle a besoin. Dans le ventre maternel, l'enfant possède son cordon ombilical qui le relie directement à son placenta. Cette connexion accompagne toute sa croissance jusqu'à la naissance.

Le placenta et le cordon forment ainsi le premier système d'enracinement vital de l'enfant. Tant qu'il demeure dans le ventre de sa mère, il dépend de cette relation. Le cordon transporte son sang vers le placenta et le ramène vers lui après les échanges indispensables à son développement.

Cette relation explique aussi la puissance symbolique du cordon dans nos traditions. Il ne s'agit pas simplement de ce que l'on coupe après l'accouchement. Il est le lien physique qui a uni l'enfant à sa première Terre pendant toute sa vie intra-utérine.

5. LA NAISSANCE EST LE PASSAGE D'UN MONDE À UN AUTRE

Lorsque l'enfant naît, toute cette organisation change. Il quitte le ventre de sa mère, rencontre l'air, la lumière et le monde extérieur. Ses poumons commencent à assurer sa respiration et son corps s'adapte progressivement à cette nouvelle existence.

Le cordon ombilical est alors coupé parce que l'enfant n'a plus besoin de rester relié au placenta. Sa première Terre a accompli sa fonction. L'enfant quitte le monde intérieur dans lequel il s'est formé et commence désormais son existence dans le monde matériel.

La naissance est donc un passage. L'enfant quitte la Terre placentaire qui l'a porté dans le ventre maternel pour entrer dans la grande Terre qui portera désormais sa vie.

Il marchera sur cette Terre, y puisera sa nourriture, y construira son foyer, y laissera ses traces et y inscrira son histoire. La première Terre peut alors retourner à la grande Terre.

6. ENTERRER N'EST PAS JETER : C'EST RESTITUER

C'est ici que se trouve le sens profond du geste de nos ancêtres. Le placenta avait terminé sa fonction biologique, mais il n'avait pas perdu son importance. Pendant plusieurs mois, il avait constitué la source vitale de l'enfant et accompagné sa formation.

Il devait donc être restitué à la Terre.

La Terre du petit monde retournait à la Terre du grand monde.

L'enfant poursuivait sa vie dans le monde matériel tandis que son placenta rejoignait la Terre. Ce geste refermait le cycle commencé dans le ventre maternel et ouvrait celui de l'existence terrestre.

Enterrer n'était donc pas jeter. Jeter, c'est abandonner ce dont on ne reconnaît plus la valeur. Enterrer le placenta, c'était restituer à la Terre ce qui avait porté la vie avant la naissance.

7. POURQUOI LE PLACENTA DEVAIT-IL ÊTRE PROTÉGÉ ?

Le placenta étant la Terre et la source vitale de l'enfant dans le ventre maternel, il ne pouvait pas être abandonné après la naissance. Il avait été intimement lié à sa formation, à son sang, à sa croissance et à sa vitalité. Il devait donc être protégé des regards mauvais et des personnes mal intentionnées.

C'est pourquoi l'enterrement du placenta et du cordon ombilical n'était pas une cérémonie publique. On ne réunissait pas toute la concession pour assister à sa mise en terre. Au contraire, le geste devait rester discret et son emplacement n'avait pas vocation à être connu de tous.

Le lieu choisi devait également protéger le placenta des animaux afin qu'il ne soit pas déterré. La discrétion n'était donc pas un détail du rituel : le secret faisait partie de la protection de l'enfant.

8. QUI ÉTAIT LA GARDIENNE DU PLACENTA ?

Une responsabilité aussi importante n'était pas confiée à n'importe qui. Le placenta était généralement remis à une doyenne de confiance de la concession, une femme qui connaissait les valeurs traditionnelles, comprenait la portée du geste et savait préserver ce qui devait rester secret.

Cette doyenne devenait la gardienne du placenta de l'enfant. Elle recevait sa première Terre, la protégeait et accomplissait discrètement sa restitution à la Terre. Elle ne faisait pas ce geste devant toute la famille, car sa responsabilité consistait précisément à préserver le placenta des regards et à protéger le lieu où il serait enterré.

Pour un enfant non doté, cette responsabilité revenait à la grand-mère maternelle ou à une doyenne de la concession maternelle. Le placenta retournait alors à la terre de la lignée maternelle.

Pour un enfant doté, il était confié à une doyenne de la concession paternelle. Celle-ci accomplissait le rituel sur la terre paternelle à laquelle l'enfant était désormais rattaché.

Le choix de la gardienne et de la concession exprimait donc aussi la filiation de l'enfant.

9. LA DOYENNE ÉTAIT UNE GARDIENNE DU SAVOIR ET DU SECRET

Une doyenne n'était pas choisie uniquement parce qu'elle était âgée. Elle devait être une femme de confiance qui connaissait la tradition et comprenait la responsabilité qui lui était confiée. Elle savait pourquoi le placenta devait être protégé, comment préserver la discrétion du rituel et pourquoi son emplacement ne devait pas être divulgué.

C'est ainsi que nos savoirs se transmettaient. Tout n'était pas exposé publiquement et tout le monde n'accomplissait pas tous les gestes. Certaines connaissances étaient confiées à des personnes chargées de les conserver et de les transmettre aux générations suivantes.

La disparition de ces gardiennes entraîne donc progressivement la disparition des gestes qu'elles protégeaient. Lorsque la personne qui connaît le rituel disparaît sans transmettre son savoir, ce n'est pas seulement une pratique que nous perdons, mais toute la compréhension culturelle qui l'accompagnait.

10. AUJOURD'HUI, LA MÈRE PEUT DEVENIR LA GARDIENNE DU PLACENTA DE SON ENFANT

Avec la disparition progressive de nos connaissances traditionnelles, toutes les personnes âgées ne connaissent malheureusement plus la portée de ce rituel. Une mère ne doit donc pas confier le placenta de son enfant à quelqu'un simplement parce que cette personne est une aînée. La personne choisie doit comprendre ce qu'elle reçoit et pourquoi elle le reçoit.

Lorsqu'aucune doyenne de confiance ne possède plus cette connaissance, la mère peut elle-même devenir la gardienne du placenta de son enfant. Elle peut le protéger et accomplir sa restitution à la Terre dans le secret plutôt que de le remettre à quelqu'un qui n'en comprend pas la portée.

Lorsque l'enfant est rattaché à la concession paternelle par la dot, la mère pourra accomplir ce geste dans la concession de son mari. Lorsque l'enfant n'est pas doté, elle pourra le faire dans sa concession maternelle. Elle devient alors elle-même la gardienne d'un savoir qu'elle pourra transmettre à ses enfants et aux générations qui viendront après elle.

11. ET POUR NOS ENFANTS NÉS DANS LA DIASPORA ?

La diaspora ne doit pas nécessairement couper l'enfant de son biotope ancestral. Les familles Grassfields vivant à l'étranger peuvent souhaiter préserver le placenta afin que sa mise en terre soit accomplie dans la concession à laquelle l'enfant appartient.

Lorsque cela est possible, les parents peuvent se renseigner avant l'accouchement auprès de l'établissement de santé afin de connaître les conditions permettant de récupérer le placenta. Sa conservation et son éventuel transport doivent ensuite respecter les règles sanitaires et douanières applicables, puisqu'il s'agit d'un tissu biologique.

Si les conditions permettent de le conserver jusqu'au retour au pays, la mère pourra elle-même accomplir le rituel dans le biotope de l'enfant. Lorsqu'un transfert conforme est possible, elle pourra également le confier à sa mère ou à une doyenne restée au pays, mais uniquement à une personne qui connaît l'importance du placenta, comprend la portée du rituel et respectera son caractère secret.

Préserver une tradition en diaspora ne consiste pas seulement à reproduire un geste. Il faut en connaître le sens afin de pouvoir le transmettre correctement malgré la distance.

12. LA TERRE FAMILIALE EST AUSSI UNE TERRE D'APPARTENANCE

La terre familiale porte plus qu'une maison ou des cultures. Elle porte l'histoire d'une lignée. Des générations y ont vécu, cultivé, construit, donné naissance, transmis leurs connaissances et enterré leurs morts avant l'arrivée du nouveau-né.

Lorsque le placenta de l'enfant rejoint cette terre, sa naissance rencontre son appartenance. Il est né du corps de sa mère, mais il entre également dans une histoire familiale qui existait avant lui et qui continuera après lui.

L'enterrement du placenta devient ainsi l'un des premiers gestes d'enracinement de l'enfant. Sa première Terre rejoint la terre de sa lignée tandis que lui commence son parcours parmi les vivants.

13. LA SCIENCE CONFIRME L'IMPORTANCE BIOLOGIQUE DU PLACENTA

Aujourd'hui, la science connaît avec précision de nombreuses fonctions du placenta. Elle sait qu'il joue un rôle essentiel dans les échanges d'oxygène et de nutriments entre la mère et le fœtus, dans l'évacuation de certains déchets et dans la production d'hormones indispensables au maintien de la grossesse. Le placenta participe également aux interactions immunologiques complexes entre la mère et l'enfant.

Le sang restant dans le placenta et le cordon ombilical après la naissance contient également des cellules souches hématopoïétiques. Ces cellules peuvent aujourd'hui être conservées et utilisées dans le traitement de certaines maladies graves du sang et du système immunitaire, notamment certaines leucémies, certains lymphomes et certaines maladies héréditaires du sang comme la drépanocytose.

Ce que nos ancêtres protégeaient comme la source vitale de l'enfant pendant sa formation est donc bien un organe d'une importance biologique extraordinaire. Pendant toute la grossesse, le placenta participe directement aux conditions qui permettent à l'enfant de se développer jusqu'à sa naissance.

LE PLACENTA : UN PREMIER RITUEL DE PROTECTION ET D'ENRACINEMENT

Le placenta n'était pas un déchet pour nos ancêtres. Il était la Terre de l'enfant dans le ventre de sa mère et sa source vitale pendant sa formation. Le cordon ombilical était le lien qui unissait l'enfant à cette Terre.

À la naissance, l'enfant quitte ce premier monde. Son cordon est coupé et il commence son existence dans le monde matériel. Sa Terre placentaire a accompli sa mission et doit alors retourner à la grande Terre.

Parce qu'elle avait été intimement liée à la vitalité de l'enfant, cette restitution devait être protégée. Elle se faisait dans le secret, loin des regards mauvais et mal intentionnés, sous la responsabilité d'une doyenne qui connaissait la tradition. Selon la filiation de l'enfant, cette gardienne appartenait à la concession maternelle ou paternelle.

Voilà pourquoi nos ancêtres ne jetaient jamais simplement le placenta et le cordon ombilical du nouveau-né. Enterrer n'était pas jeter : c'était restituer. Protéger le placenta, c'était protéger la source vitale qui avait accompagné l'enfant dans son premier monde. Et le remettre à la Terre, c'était enraciner son passage dans le monde des vivants.

La Terre du microcosme retourne à la Terre du macrocosme, tandis que l'enfant commence son chemin parmi les vivants.

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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