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QUAND NOTRE CULTURE COMMUNAUTAIRE RENCONTRE L’INDIVIDUALISME : ÉLEVER NOS ENFANTS AFRICAINS EN DIASPORA

Élever un enfant africain en diaspora, c’est lui apprendre à explorer le monde sans perdre ses racines. Dans la culture Grassfield, la famille et la communauté transmettent respect, partage, discipline, solidarité et responsabilité. Comme le chasseur, l’enfant apprend à partir, découvrir et revenir avec ce qui peut servir aux siens.

Culture de la Diaspora
Culture de la Diaspora

Lorsqu’une famille africaine s’installe en Europe ou dans une société occidentale, elle ne change pas seulement de pays. Elle entre dans un autre environnement culturel, avec une autre manière de concevoir l’enfant, son autonomie, sa relation avec ses parents et sa place dans la société. Nos familles viennent de cultures où l’enfant grandit au milieu d’un ensemble de relations et de responsabilités, tandis que les sociétés occidentales ont progressivement accordé une place importante à l’autonomie individuelle, au choix personnel et à l’indépendance.

Pour les familles africaines de la diaspora, cette rencontre transforme profondément l’éducation. Nous voulons continuer à transmettre le respect, le partage, la solidarité et la responsabilité envers les autres, tandis que nos enfants grandissent dans un environnement qui les encourage très tôt à affirmer leur individualité. Notre défaillance commence lorsque nous adoptons progressivement ce modèle sans maintenir autour de nos enfants les mécanismes culturels qui permettaient autrefois de transmettre le nôtre.

L’ENFANT N’EST PAS ÉDUQUÉ POUR LUI SEUL

Dans la culture Grassfield, l’enfant n’est pas éduqué uniquement pour devenir un individu capable de vivre pour lui-même. Il appartient à une famille, à une lignée et à une communauté. Cette appartenance lui apporte une protection, mais elle lui donne également des responsabilités.

Celui qui avance doit pouvoir élever les siens. Celui qui possède beaucoup apprend à partager. Celui qui reçoit apprend la reconnaissance. Celui qui devient fort apprend aussi à protéger. La réussite individuelle prend ainsi tout son sens lorsqu’elle devient également une force pour les autres.

Cette conception commence dès les premières années de la vie. Le nouveau-né reste proche de sa mère. Il est porté, bercé, allaité lorsque cela est possible et maintenu au contact de ceux qui constituent son premier univers. L’enfant découvre d’abord les bras, les voix, la langue et les habitudes de sa famille. Avant de lui apprendre à se séparer, on construit son appartenance ; avant de lui demander de marcher seul, on lui donne des racines. Son autonomie se construit progressivement sans que le lien avec les siens ait besoin de disparaître.

LA MÈRE TRANSMET LES VALEURS QUI MAINTIENNENT LE FOYER

Dans notre culture, la mère est la première gardienne des valeurs qui maintiennent le foyer. Dans les gestes ordinaires du quotidien, elle apprend à l’enfant à remercier lorsqu’il reçoit, à partager lorsqu’il possède davantage, à respecter les aînés, à prendre soin des plus jeunes et à reconnaître ce que les autres font pour lui.

Elle transmet l’amour, le respect, la reconnaissance, le partage et la solidarité. Ces valeurs construisent progressivement chez l’enfant la conscience qu’il ne vit pas seul et que son comportement affecte également les personnes qui l’entourent. Posséder ne signifie pas tout garder, recevoir appelle la reconnaissance et réussir ne signifie pas détourner le regard lorsque quelqu’un d’autre a besoin d’aide.

C’est ainsi que la mère construit chez l’enfant cette conscience du collectif et lui transmet les valeurs qui lui permettront, demain, de maintenir à son tour un foyer et des relations solides autour de lui.

LE PÈRE APPREND À TENIR DEBOUT

Le père apporte une autre dimension essentielle de cette éducation : la discipline, l’endurance, la responsabilité et la force mentale. Il apprend à l’enfant à écouter avant d’agir, à respecter les limites, à terminer ce qu’il commence et à comprendre que tous les désirs ne doivent pas être immédiatement satisfaits.

Il lui apprend également à traverser la frustration et les difficultés. La force mentale ne signifie pas l’absence d’émotions. L’enfant connaîtra la peur, la colère, la tristesse et la déception, mais il apprend que ses émotions ne doivent pas devenir les maîtres de sa vie. Il peut avoir peur et continuer d’avancer, être déçu sans abandonner et tomber sans considérer sa chute comme la fin du chemin.

Le père apprend ainsi à l’enfant à tenir debout.

ALLER À LA CHASSE : PARTIR, APPRENDRE ET REVENIR

Cette éducation préparait aussi l’enfant à sortir de l’espace familial et à découvrir le monde. Dans la culture Grassfield, la chasse faisait traditionnellement partie des activités masculines. En accompagnant les hommes, l’enfant apprenait progressivement à observer son environnement, à reconnaître les signes, à s’orienter, à prendre des décisions et à avancer dans un territoire qu’il ne maîtrisait pas encore.

La chasse apprenait ainsi à ne pas avoir peur de l’inconnu. Il fallait quitter l’espace familier pour découvrir ce qui se trouvait plus loin. Mais le départ n’était jamais la finalité : le chasseur partait chercher quelque chose et revenait avec ce qu’il avait trouvé. Le gibier ne servait pas uniquement à celui qui l’avait capturé ; il revenait nourrir les siens.

Cette philosophie reste profondément actuelle. La forêt de nos enfants peut aujourd’hui être une université, un laboratoire, une entreprise, une technologie, un métier ou un pays lointain. Le gibier peut être une connaissance, un diplôme, une compétence, une invention, un réseau ou une expérience. Le principe demeure : pars, explore, apprends, découvre ce que nous ne connaissons pas encore, puis transforme ce que tu as acquis en quelque chose qui peut aussi servir aux tiens.

Notre culture ne préparait donc pas l’enfant à rester éternellement auprès de ses parents. Elle lui donnait aussi le courage de partir. Mais partir ne signifiait pas oublier. L’autonomie n’était pas une rupture avec les siens ; elle était la capacité d’aller affronter le monde et de revenir plus grand qu’on ne l’avait quitté.

AVOIR UNE VOIX NE SUPPRIME PAS L’AUTORITÉ

Dans les sociétés occidentales individualistes, l’enfant est encouragé très tôt à exprimer ses préférences, ses émotions et ses opinions. Dans notre éducation, l’enfant construit également son jugement, mais cette construction commence par l’écoute. Il écoute ceux qui ont vécu avant lui, reçoit leur expérience et, avec la maturité, apprend à réfléchir et à faire le tri dans ce qu’il a reçu.

Avoir une voix ne signifie cependant pas que l’autorité du parent disparaît. Le parent reste responsable de l’enfant et doit pouvoir établir des limites. La vie elle-même impose des règles, des attentes, des refus, des responsabilités et des conséquences ; l’éducation doit donc préparer l’enfant à cette réalité.

Le respect et la pensée personnelle peuvent vivre ensemble. L’enfant peut apprendre à réfléchir sans apprendre à mépriser l’autorité, comme il peut apprendre à parler sans oublier d’écouter.

LA CULTURE COMPLÉTAIT LES ABSENCES

L’une des grandes forces de notre système éducatif était que le père et la mère ne portaient jamais seuls toute la construction de l’enfant. Les grands-parents, les oncles, les tantes, les frères et sœurs plus âgés, les cousins et d’autres membres de la famille participaient également à son éducation.

Lorsqu’un père était absent, la mère n’avait pas à devenir à elle seule toutes les figures dont l’enfant avait besoin. Un grand-père, un oncle, un frère, un cousin adulte ou un autre homme de confiance pouvait apporter une présence masculine, une discipline et un accompagnement complémentaires. Lorsque la présence féminine manquait, les femmes de la famille pouvaient également prendre le relais. La culture entourait l’enfant de plusieurs personnes parce que son éducation était une responsabilité collective.

La diaspora fragilise cette organisation. La mère peut vivre avec ses enfants en Europe ou en Amérique pendant que les grands-parents sont au Cameroun, que les oncles vivent dans d’autres pays et que les cousins sont dispersés dans plusieurs villes. Une responsabilité autrefois répartie entre plusieurs adultes repose alors sur une ou deux personnes.

Il devient donc essentiel de reconstruire ces relations autour de l’enfant. Les grands-parents, les oncles, les tantes, les cousins responsables et les mentors peuvent continuer à jouer leur rôle malgré la distance. Pour les garçons qui grandissent sans leur père, des figures masculines fiables peuvent participer à la transmission de la discipline, de la responsabilité et de la confiance. Les arts martiaux, le sport, les activités de plein air ou l’apprentissage d’un métier peuvent également créer des espaces structurés où l’enfant rencontre l’effort, les règles, la persévérance et la maîtrise de soi.

DONNER TOUT À UN ENFANT N’EST PAS L’ÉDUQUER

La diaspora crée aussi chez certains parents le désir de donner à leurs enfants tout ce qu’eux-mêmes n’ont pas eu. Parce qu’ils ont connu le manque, ils veulent leur éviter le manque ; parce qu’ils ont connu les difficultés, ils veulent supprimer les difficultés devant eux. Cette intention vient de l’amour, mais donner beaucoup ne remplace pas l’éducation.

Un enfant qui reçoit tout sans effort n’apprend pas nécessairement la valeur de ce qu’il possède. En supprimant constamment tous les obstacles devant lui, nous supprimons aussi certaines occasions de lui apprendre à les franchir. L’enfant a besoin d’amour et de protection, mais également de responsabilités, d’effort, d’attente et parfois de frustration.

Protéger un enfant ne signifie pas lui construire une vie dans laquelle il ne tombera jamais. C’est lui donner les outils qui lui permettront de se relever lorsque nous ne serons plus là pour le faire à sa place.

NOUS AVONS EMPORTÉ NOS ENFANTS, MAIS PAS TOUJOURS NOTRE CULTURE

C’est ici que se trouve l’une des grandes défaillances de nos familles en diaspora. Nous avons emporté nos enfants, mais nous n’avons pas toujours reconstruit autour d’eux tout le système culturel qui participait autrefois à leur éducation.

Nos associations culturelles ne devraient pas uniquement être des espaces de fêtes, de mariages et de deuils. Elles doivent aussi devenir des espaces de transmission où nos enfants rencontrent leurs aînés, apprennent leurs langues, découvrent leur histoire, comprennent leurs traditions et trouvent des adultes capables de les accompagner.

Nos enfants peuvent apprendre l’autonomie, l’initiative, la liberté de penser et la capacité à construire leur propre chemin tout en conservant le respect, le partage, la responsabilité familiale, la solidarité et la conscience du collectif. Ils peuvent devenir indépendants sans devenir isolés, réussir sans croire que leur réussite leur appartient exclusivement et aller très loin sans devenir étrangers à leurs origines.

« QUAND ON EMPRUNTE LE LIT, ON NE DORT PAS DEVANT »

Lors de son passage à la All Bamileke Convention, le Roi Sokoudjou des Bamendjou rappelait cette parole : « Quand on emprunte le lit, on ne dort pas devant. »

Cette parole rejoint profondément la philosophie de la chasse. Nous pouvons partir loin, nous installer ailleurs, apprendre d’autres langues, fréquenter de grandes universités, acquérir de nouvelles compétences, construire des entreprises et accéder à des connaissances que nos parents n’avaient pas. Nous pouvons même devenir très confortables dans cette nouvelle vie. Mais le confort de l’ailleurs ne doit pas nous faire oublier d’où nous venons et ce que nous pouvons apporter à ceux que nous avons laissés derrière nous.

Nous sommes aussi partis à la chasse.

Celui qui part à la chasse ne part pas seulement pour admirer la forêt. Il observe, apprend, cherche, acquiert de l’expérience et revient avec quelque chose. Aujourd’hui, notre gibier peut être un diplôme, une technologie, une compétence, une entreprise, un réseau, une connaissance ou une expérience capable de transformer notre environnement.

C’est cette conscience que nous devons transmettre à nos enfants nés ou élevés en diaspora. Leur apprendre à aller loin ne signifie pas leur apprendre à oublier. Leur donner des ailes ne signifie pas couper leurs racines. Nous devons leur apprendre à explorer le monde avec confiance, à prendre ce qu’il peut leur offrir de meilleur et à se demander ensuite : qu’est-ce que ce que j’ai appris peut apporter à ma famille, à ma communauté et à la terre dont je viens ?

La réussite ne se mesure pas seulement à la distance parcourue. Elle se mesure aussi à ce que l’on est capable de transmettre.

« Quand on emprunte le lit, on ne dort pas devant. »

Nous pouvons vivre ailleurs. Nous pouvons apprendre ailleurs. Nous pouvons réussir ailleurs. Mais nous ne devons jamais devenir étrangers à ce qui nous a construits.

Pars. Apprends. Trouve ton gibier. Et n’oublie jamais le chemin du retour.

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Écrit par

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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