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Épisode 3 — L’EUCALYPTUS, LE Tueur silencieux de nos sols, de notre Biodiversite et de nos espaces cultivables

Introduit dans les Grassfields sous la colonisation française, l’eucalyptus s’est installé dans nos paysages au point de remplacer des espèces locales. Derrière le bois qu’il produit se cache une autre réalité : sols plus secs, pression sur l’eau, appauvrissement des terres, recul de la biodiversité, érosion et fragilisation de nos activités agricoles. Le bois ne vaut rien si la terre meurt.

Eucalyptus

Le bois ne vaut rien si la terre meurt

Il suffit aujourd’hui de parcourir les Grassfields pour constater la place prise par l’eucalyptus. Il borde les routes, monte sur les collines, pousse derrière les maisons, autour des champs et parfois jusque près de nos Nkouop. Nous nous sommes tellement habitués à sa présence qu’il semble avoir toujours fait partie de notre paysage.

Pourtant, ce n’est pas le cas.

Nous l’avons adopté parce qu’il pousse vite. Il fournit des perches, du bois de chauffe et du bois de construction. Une famille peut le planter, le couper quelques années plus tard et en tirer un revenu. Nous avons donc appris à voir très facilement ce qu’il rapporte.

Ce que nous avons beaucoup moins regardé, c’est la terre qui reste après lui.

Une importante synthèse scientifique regroupant 227 études menées dans 33 pays a comparé les eucalyptus à la végétation native. Elle a relevé en moyenne 23 % d’humidité du sol en moins et 47 % d’abondance microbienne en moins, ainsi que des diminutions de l’azote et de plusieurs autres éléments du sol.

Ces chiffres racontent quelque chose que nos yeux ne voient pas immédiatement. Pendant que le tronc grossit et que nous comptons les futures perches, une transformation beaucoup plus discrète se déroule sous nos pieds.

C’est précisément parce qu’elle se fait sans bruit que nous devons la regarder.

Un arbre introduit sous la colonisation française

L’eucalyptus n’est pas un arbre ancestral des Grassfields.

Son histoire chez nous commence dans les années 1920, pendant l’administration coloniale française. Les travaux consacrés à l’eucalypculture en pays Bamiléké rapportent que les services forestiers coloniaux ont installé des parcelles expérimentales et encouragé notamment l’utilisation d’Eucalyptus saligna, en mettant en avant sa croissance rapide.

L’histoire devient encore plus précise en 1934. Cette année-là, l’administration coloniale française créa officiellement quatre périmètres de reboisement à Bangou, Dschang, Baleng et Baloungou. Les opérations de plantation étaient généralement conduites par des officiers de l’armée française.

Nous ne disposons pas, dans les sources consultées, du nom d’un Français auquel nous pourrions attribuer personnellement l’introduction de l’eucalyptus dans les Grassfields. L’histoire documentée est celle d’une introduction portée par l’administration et les services forestiers coloniaux français.

Mais notre propre mémoire avait déjà enregistré cette origine.

Les populations donnaient à l’eucalyptus des noms particulièrement révélateurs : « Tse captain », l’arbre du capitaine, et « Tse ndak », l’arbre du Blanc.

Ces noms disent beaucoup. Nos ancêtres savaient que cet arbre venait d’ailleurs. Ils l’avaient vu entrer dans leur paysage avec l’administration coloniale.

Avant son arrivée, nos terres n’étaient pas vides. Elles avaient déjà leur organisation, leurs cultures, leurs arbres, leurs pâturages et leurs équilibres. Dans les bas-fonds vivaient nos raphiales et coulaient nos Nkouop. Le colatier accompagnait notre vie sociale et culturelle. D’autres espèces fournissaient nourriture, médicaments, fibres, bois, outils et matières premières.

Puis l’eucalyptus est arrivé.

Il poussait vite. Il répondait au besoin de bois. Il représentait une source de revenus. Nous l’avons adopté, puis replanté, jusqu’à lui donner la place considérable qu’il occupe aujourd’hui.

Un siècle plus tard, il est temps de regarder non seulement le bois que cette introduction nous a donné, mais aussi ce qu’un siècle d’expansion de l’eucalyptus a changé dans nos terres et nos paysages.

La pluie tombe, mais combien d’eau reste dans la terre ?

Dire qu’un sol sous eucalyptus contient moins d’humidité paraît abstrait jusqu’au jour où l’on pense à nos propres champs.

Après une pluie, deux terres peuvent sembler également mouillées. Pourtant, quelques jours de soleil suffisent pour montrer la différence. Celle qui conserve son humidité continue à fournir de l’eau au maïs, au haricot et aux autres cultures. Celle qui en retient moins sèche plus rapidement.

Voilà pourquoi la quantité de pluie qui tombe ne raconte jamais toute l’histoire. Ce qui compte aussi, c’est la quantité d’eau que notre terre réussit à conserver.

Cette question nous ramène directement à l’épisode précédent. Nous y parlions de nos raphiales et de nos Nkouop, ces espaces où l’eau, la végétation et la vie se rencontrent.

Aujourd’hui, nous voyons les raphiales disparaître et certains Nkouop s’assécher. Dans le même temps, l’eucalyptus occupe une place considérable dans nos paysages.

Nous ne pouvons plus regarder séparément la terre, l’eau et les arbres que nous choisissons d’y planter.

Lorsque la terre perd son humidité, nos cultures en subissent les conséquences. Les plantes locales aussi. Les bas-fonds aussi. Et progressivement, tout ce qui dépend de cette eau est touché.

Une terre qui semble vivante peut déjà être en train de s’appauvrir

Nos parents savaient regarder la couleur de la terre, la toucher et reconnaître ce qu’elle pouvait produire. Mais une partie essentielle de la vie du sol reste invisible.

Dans une poignée de terre vivent des bactéries, des champignons et une multitude de petits organismes. Ils décomposent la matière organique, participent au recyclage des nutriments et maintiennent le fonctionnement du sol.

Nous ne les voyons pas travailler.

Nous ne les voyons pas non plus disparaître.

Lorsque les recherches constatent en moyenne 47 % d’abondance microbienne en moins sous eucalyptus par rapport à la végétation native, il faut comprendre ce que cela signifie. La terre peut encore être noire. Nous pouvons continuer à marcher dessus et reconnaître la terre de nos parents. Pourtant, une partie de la vie qui permettait à cette terre de fonctionner s’est déjà appauvrie.

C’est ainsi que le problème avance : silencieusement.

La terre ne nous envoie pas une alerte pour nous dire qu’elle vient de perdre de son humidité. Elle ne nous prévient pas lorsque sa vie microbienne diminue.

Les conséquences apparaissent progressivement dans nos champs.

Moins de nutriments, plus d’engrais

Les recherches constatent également une diminution de l’azote et d’autres éléments du sol sous eucalyptus lorsqu’on le compare à la végétation native.

En langage simple, la terre est comme un grenier dans lequel nos cultures viennent chercher leur nourriture.

Lorsque ce grenier s’appauvrit, elles trouvent moins de ce dont elles ont besoin. Alors nous compensons.

Nous achetons de l’engrais. Une saison, puis une autre. Et progressivement nous finissons par dire :

« Nos terres ne sont plus fertiles. »

Mais avant d’accuser notre terre, nous devons aussi regarder ce que nous avons planté dessus et la manière dont nous l’avons utilisée.

Nos propres agriculteurs avaient déjà compris cette relation. Des recherches menées en pays Bamiléké ont documenté des pratiques paysannes consistant à maintenir les eucalyptus à l’écart des parcelles vivrières afin de protéger les cultures.

Ils ne connaissaient peut-être pas les chiffres de 23 % ou de 47 %.

Ils connaissaient leurs champs.

Ils observaient.

Ils comparaient.

Ils savaient qu’une terre destinée à nourrir la famille devait être protégée.

Quand l’eucalyptus gagne du terrain, nos espèces locales en perdent

Le problème ne s’arrête ni à l’eau ni aux nutriments.

L’eucalyptus modifie également les conditions dans lesquelles les autres plantes doivent vivre.

Ses feuilles, son écorce, ses racines et ses huiles contiennent différents composés chimiques. Certains exercent des effets allélopathiques : ils freinent la germination ou la croissance de certaines espèces végétales.

Les feuilles tombent et s’accumulent au sol. Elles se décomposent. Leurs composés entrent dans ce milieu. À cela s’ajoutent la compétition pour l’eau, la lumière et les nutriments.

Progressivement, certaines espèces locales trouvent moins de place.

Et c’est là que cette histoire cesse d’être uniquement celle d’un arbre.

Elle devient celle de notre culture.

Chez nous, une plante n’était jamais seulement quelque chose de vert qui poussait dans la nature. Certaines nourrissaient. D’autres soignaient. Certaines fournissaient des fibres, des feuilles, des écorces ou des matériaux utilisés par nos artisans. D’autres accompagnaient nos cérémonies et notre vie sociale.

Nous venons justement de parler du colatier et du raphia.

Lorsque le colatier devient rare, nous ne perdons pas seulement un arbre. Nous perdons progressivement la source de la cola présente dans nos dots, nos salutations, notre mémoire et certains gestes envers nos ancêtres.

Lorsque les raphiales disparaissent, nous ne perdons pas simplement des palmiers. Nous perdons le vin de raphia, les fibres, la vannerie, nos chaises traditionnelles, certains matériaux de notre architecture vernaculaire et les métiers qui travaillent ces matières.

C’est ainsi que disparaît une culture matérielle.

La plante disparaît. La matière première devient rare. Le métier disparaît. Celui qui savait faire n’a plus d’apprenti. Puis le savoir lui-même s’efface.

Lorsque les plantes disparaissent, les animaux sont touchés eux aussi

Une raphiale, un bosquet ou un bas-fond n’est jamais constitué uniquement d’arbres.

Des insectes y trouvent leur nourriture. Des oiseaux y nichent. Des animaux y trouvent refuge. Les plantes, les champignons, les microorganismes et les animaux vivent dans des relations permanentes.

Lorsque cette diversité est remplacée par de grandes surfaces dominées par une seule essence, l’habitat change.

Les plantations d’eucalyptus transforment la végétation du sous-bois, les ressources alimentaires et les conditions d’habitat de différentes espèces. Les huiles, les tanins et les composés présents dans les feuilles et la litière interviennent également dans la décomposition de la matière organique et dans le fonctionnement de cet environnement.

Nos ancêtres connaissaient leur territoire parce qu’ils vivaient avec lui. Ils reconnaissaient les plantes, les insectes, les oiseaux, les animaux et les saisons. Certaines espèces nourrissaient. Certaines soignaient. Certaines annonçaient des changements de saison. D’autres occupaient une place dans nos savoirs et nos récits.

Un enfant ne peut pas apprendre à reconnaître une plante qui n’existe plus autour de lui.

Il ne peut pas apprendre l’usage d’une matière première qui a disparu.

Lorsque notre biodiversité disparaît, une partie de notre mémoire disparaît avec elle.

Et puis il y a le feu

Il existe un autre danger que nous devons regarder avant d’y être confrontés à grande échelle.

L’eucalyptus est très combustible.

Ses feuilles et son écorce contiennent des huiles et des composés volatils. Les feuilles sèches, les morceaux d’écorce et les autres matières végétales accumulées sous les plantations constituent également du combustible.

Les pays qui ont développé de vastes plantations industrielles d’eucalyptus connaissent bien cette réalité.

Le Portugal en est un exemple. L’Eucalyptus globulus y occupe une place importante, notamment pour l’industrie papetière, et la gestion des paysages d’eucalyptus fait désormais partie de la problématique des grands incendies. La sécheresse, la chaleur, le vent, l’entretien des plantations, la quantité de combustible et l’organisation du territoire déterminent ensemble la manière dont ces feux se propagent.

Cette expérience doit nous servir.

Dans les Grassfields, nous plantons parfois des eucalyptus près des habitations, des champs et des routes. Si nous continuons à étendre ces plantations sans réfléchir aux distances, à l’entretien, aux pare-feu et aux longues périodes sèches, nous créons aujourd’hui un risque que les générations suivantes devront gérer.

Encore une fois, nous devons apprendre à compter autrement.

Il ne suffit plus de demander combien rapporte l’arbre.

Nous devons aussi demander combien coûtera ce que nous détruisons ou mettons en danger autour de lui.

Ce qui part avec l’eau ne revient pas facilement

Nos paysages Grassfields sont faits de collines, de pentes, de vallées et de bas-fonds.

Cette géographie magnifique exige aussi que nous protégions notre sol.

Lorsque la pluie tombe sur une terre bien protégée, une partie de l’eau pénètre dans le sol. Lorsque le sol et sa couverture végétale sont dégradés, davantage d’eau ruisselle sur les pentes et emporte la terre.

Nous appelons cela de la boue lorsque nous la voyons descendre après une forte pluie.

Mais cette boue n’est pas un simple déchet.

Elle contient notre terre fine, notre matière organique et nos nutriments.

C’est notre fertilité qui descend la pente.

Année après année, l’érosion enlève la couche supérieure du sol et creuse des ravines. Sur nos reliefs, lorsque de fortes pluies saturent ensuite des versants déjà vulnérables, le risque de glissements de terrain et d’éboulements augmente selon la pente, le sol, la roche, le drainage et la couverture végétale.

Recevoir beaucoup de pluie ne signifie donc pas conserver beaucoup d’eau.

La terre doit pouvoir l’absorber, la retenir et la redistribuer.

Sinon, elle reçoit l’eau aujourd’hui et la regarde partir demain avec une partie de sa fertilité.

Quand la terre ne nourrit plus, les hommes partent

C’est ici que l’environnement rejoint directement l’économie et la culture.

Une terre qui produit moins coûte davantage à cultiver. Il faut acheter davantage d’intrants pour maintenir les récoltes. Lorsque les matières premières locales disparaissent, les artisans perdent leur activité. Lorsque les raphiales disparaissent, toute une chaîne de métiers s’affaiblit. Lorsque les Nkouop s’assèchent, l’eau elle-même devient une difficulté.

Et lorsque vivre de sa terre devient de plus en plus difficile, les jeunes partent chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent plus chez eux.

L’exode rural commence aussi ainsi.

Celui qui part ne quitte pas seulement un champ.

Il s’éloigne de celui qui aurait pu lui apprendre à cultiver, à tresser, à récolter le vin de raphia, à travailler les fibres, à fabriquer nos chaises, à construire avec nos matériaux ou simplement à reconnaître les plantes qui poussaient autour de la concession.

Une génération part. Le métier perd son apprenti. Le savoir perd celui à qui il devait être transmis.

Quelques décennies plus tard, nous nous demandons pourquoi certaines choses ont disparu de notre culture.

Elles n’ont pas disparu en une nuit.

Elles ont disparu avec leur terre, leur matière première et les personnes qui savaient encore les faire vivre.

Le bois ne vaut rien si la terre meurt

Personne ne nie que l’eucalyptus rapporte de l’argent. C’est justement pour cette raison qu’il s’est autant répandu.

Mais l’argent gagné aujourd’hui ne doit pas nous empêcher de compter ce que nous perdons demain.

Nous savons combien vaut une perche parce qu’elle peut être coupée, transportée et vendue.

Mais combien vaut un Nkouop qui coule toute l’année ?

Combien vaut une raphiale ?

Combien vaut une terre qui produit du maïs, du haricot et des légumes pendant plusieurs générations ?

Combien vaut une plante médicinale ?

Combien vaut un artisan qui peut vivre d’une matière première locale ?

Combien vaut une biodiversité qui maintient la terre vivante ?

Nous avons appris à donner un prix à ce que nous pouvons vendre immédiatement.

Nous devons réapprendre à donner de la valeur à ce qui permet à notre peuple de continuer à vivre sur cette terre.

Une économie florissante sur une terre qui s’appauvrit n’est pas une réussite durable.

Si la terre meurt, l’économie finira elle aussi par payer la facture.

Nous devons redonner de la place à ce qui nourrit notre terre et notre culture. Replanter nos colatiers. Restaurer nos raphiales. Protéger nos Nkouop. Préserver nos terres cultivables et les espèces locales qui ont accompagné notre peuple pendant des générations.

Ce n’est pas retourner dans le passé.

C’est préparer l’avenir.

Un jour, nos enfants regarderont les terres que nous leur aurons laissées. Ils ne nous demanderont probablement pas combien de perches d’eucalyptus nous avons vendues.

Ils regarderont autour d’eux et demanderont :

Est-ce que cette terre produit encore ?

Est-ce que l’eau coule encore ?

Où sont passées les raphiales ?

Où sont les plantes dont vous nous parlez ?

Et ce jour-là, notre véritable richesse ne sera pas ce que nous aurons coupé.

Elle sera ce que nous aurons réussi à transmettre.

LE BOIS NE VAUT RIEN SI LA TERRE MEURT.

Dans le prochain épisode

Cette réflexion nous ramène au raphia.

Lorsqu’une raphiale disparaît, ce n’est pas seulement notre environnement qui perd une plante. Une matière première disparaît avec elle, et derrière cette matière vivaient des métiers : la vannerie, nos chaises traditionnelles, le mobilier, les fibres, notre architecture vernaculaire et le travail de l’artisan.

Et si, au lieu d’abandonner ces métiers, nous les avions modernisés ?

Le raphia peut encore devenir matière de création, de mobilier, d’architecture, de design et d’emploi.

C’est ce que nous allons explorer dans la suite de notre série.

ÉPISODE 4 — LE RAPHIA : QUAND DISPARAÎT L’ARBRE, DISPARAÎT AUSSI UNE ÉCONOMIE

Ntùmla — Notre culture. Notre terre. Notre mémoire. Notre avenir.

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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