Il y a quelque chose de tellement beau dans notre culture. Une leçon qu'on nous transmet sans même la nommer : celle de prendre soin les uns des autres, à chaque étape d'une vie. De la naissance jusqu'à la mort, dans la joie comme dans l'épreuve, et même dans nos économies. C'est ça, la solidarité Bamiléké, Grassfield. Personne, jamais, ne traverse seul les moments les plus fragiles de son existence, ni ne célèbre seul ses plus grandes joies.
Les bienfaits d'une accouchée entourée

Quand une femme accouche chez nous, les grands-mères arrivent. Les tantes, les mères, les sœurs aussi. Elles viennent de partout, parfois de très loin, et elles s'installent. Elles cuisinent pour elle, elles s'occupent du bébé pendant qu'elle dort, elles la relaient la nuit, elles la déchargent de tout. Ce répit-là n'est pas un luxe, c'est une nécessité vitale. Le corps d'une femme qui vient d'accoucher a besoin de récupérer, de se réparer, de retrouver son souffle. Quand elle est portée ainsi, elle dort davantage, elle mange mieux, son stress redescend, et son lait coule en abondance. Elle retrouve peu à peu ses forces, sa clarté d'esprit, et surtout, elle a le temps de créer ce lien si précieux avec son enfant, sans pression, sans urgence, sans peur. Elle est entourée de femmes qui sont déjà passées par là, qui la rassurent, qui lui rappellent qu'elle n'est pas seule à ressentir ce qu'elle ressent.
Les méfaits d'une accouchée livrée à elle-même

Et il faut aussi dire l'envers de cette médaille, parce que trop de femmes le vivent aujourd'hui, loin de leur village, loin de leur mère, sans personne pour prendre le relais. Une femme qui accouche seule s'épuise très vite. Les nuits sans sommeil s'accumulent, la fatigue devient chronique, et le corps n'a jamais l'occasion de se reconstruire. Cet épuisement-là ouvre la porte à une irritabilité qu'elle ne se reconnaît pas, à un sentiment d'être dépassée, parfois à une détresse si profonde qu'elle glisse vers la dépression postpartum. Certaines femmes ressentent alors des pensées qu'elles n'auraient jamais imaginées avant : une distance envers leur propre bébé, une envie de fuir, ou pire encore, une colère qui se retourne contre l'enfant. Ce n'est jamais une faiblesse de caractère. C'est un corps et un esprit livrés à eux-mêmes, sans le filet que nos grand-mères avaient toujours tissé autour de la nouvelle mère. Et le lait, lui aussi, en paie le prix.
Aux champs aussi, cette même solidarité résonnait

Nos grands-mères ne se contentaient pas de se soutenir dans les grands moments de la vie, elles le faisaient aussi dans le silence des champs, loin les unes des autres, parfois séparées par des collines entières. Pendant les travaux champêtres, elles avaient inventé leur propre façon de veiller les unes sur les autres à distance. Elles s'envoyaient des houhou, ces appels lancés à pleine voix qui traversaient les vallées, et chacune répondait à son tour par le même cri. Ce n'était pas un simple signal, c'était comme envoyer son propre écho à l'autre, et attendre qu'il te revienne. Tant que l'écho répondait, tu savais que ta sœur, ta cousine, ta voisine allait bien, qu'elle travaillait toujours son champ, qu'aucun malheur ne l'avait frappée. Le jour où l'écho ne revenait pas, on savait qu'il fallait aller voir, qu'il fallait courir vers elle.
C'est une chose tellement simple, et pourtant tellement puissante. Même seules dans leurs champs respectifs, nos grands-mères n'étaient jamais vraiment seules. Elles avaient tissé, avec leur seule voix, un fil invisible qui les reliait par-dessus les collines, une présence qui voyageait dans l'air sans qu'aucun téléphone n'existe encore. C'est peut-être ça, le cœur véritable de notre solidarité : elle ne dépend d'aucun outil, d'aucune technologie, elle dépend seulement de notre volonté de rester connectés les unes aux autres, où que nous soyons.
Le nkuir, ce mets qui répare de l'intérieur
Chez nous, une femme n'était jamais laissée seule face à cela. On lui préparait le nkuir, un mets traditionnel, pas un simple bain comme on pourrait le croire, une nourriture pensée spécialement pour la jeune accouchée. Ce plat nettoie son ventre des impuretés laissées par l'accouchement et relance la production de son lait maternel en abondance. Nos grand-mères savaient exactement quoi cuisiner pour réparer un corps de l'intérieur, bien avant qu'on ne parle de nutrition postpartum dans les livres. Et pendant qu'elles nourrissaient la mère, elles baignaient aussi le bébé, le massaient, pour libérer son propre ventre et préparer sa mobilité future. L'enfant n'était rendu à sa mère que pour téter, pour rester connecté à elle, comme un fil qu'on ne devait jamais couper. Et autour d'eux, on chantait, parce qu'une vie venait de naître, et qu'un ancêtre venait de revenir parmi nous.
Dans la maladie, on ne reste jamais seul non plus

Quand quelqu'un tombe malade chez nous, la nouvelle circule vite, et les visites commencent presque aussitôt. On vient s'asseoir à son chevet, on apporte à manger pour toute la maison parce qu'une famille en souci n'a pas la tête à cuisiner. On se relaie pour l'accompagner aux soins, on cotise discrètement pour aider à payer les frais médicaux, souvent avant même qu'on ait osé demander. Et au-delà du concret, il y a la présence elle-même, ce simple fait de ne pas être seul face à la peur ou à la douleur. On prie ensemble, on rassure, on porte le moral du malade autant que son corps. Une maladie affrontée seule pèse deux fois plus lourd. Entourée, elle devient un fardeau partagé, donc plus léger à porter.
Et dans la joie, on se retrouve tout autant

Cette solidarité n'existe pas que dans l'épreuve, elle éclate aussi dans nos joies. Un mariage chez nous, ce n'est jamais l'affaire de deux familles seulement, c'est tout un réseau qui se mobilise. On prépare la dot ensemble, chacun contribue selon ses moyens, en nature ou en argent, pour que la famille du marié puisse honorer celle de la mariée dans les règles. On cuisine des jours à l'avance, on prête des habits, des chaises, des marmites, on chante, on danse. La dot n'est pas un achat, elle est un pont, un geste qui unit deux lignées et qui engage toute la communauté à veiller sur ce nouveau couple. Il en va de même pour les naissances qu'on célèbre en grand, les réussites scolaires, les nouvelles maisons construites. Chaque bonheur individuel devient une fête collective, parce que chez nous, la joie aussi se partage, elle ne se vit jamais en vase clos.
À la mort, la même main tendue

À la mort, c'est pareil. On vient consoler la famille qui vient de perdre un fils, une fille, un père, une mère, un frère, une sœur, un mari, une épouse. Personne ne porte ce poids seul. On est là les uns pour les autres, dans la vie comme dans la mort, parce que c'est le chemin qu'on empruntera tous, un jour.
Entre tout ça, nos tontines veillent sur nous

Et à travers toutes ces étapes, naissance, maladie, mariage, deuil, il y a un fil conducteur : les aides solidaires familiales présentes dans chacune de nos réunions, nos associations, nos cercles. Nos cotisations mensuelles et annuelles sont nos vraies polices d'assurance. Elles financent nos projets, la dot d'un fils, la rentrée scolaire des enfants, les soins d'un malade, et même nos vieux jours, notre mort. Ce que les Européens appellent assurance-vie, nos tontines le pratiquent depuis des millénaires. Bien avant eux.
Et notre monnaie, on l'a déjà inventée

Sur le plan économique, la tontine, c'est bien plus qu'une cagnotte entre proches. C'est un système entier de circulation de l'argent, pensé pour rester entre nous. Chaque membre cotise, et à tour de rôle, chacun reçoit la cagnotte pour financer ce dont il a besoin : un projet, un terrain, une dot, une urgence médicale, un commerce. L'argent ne sort jamais du cercle, il tourne, il irrigue, il protège. C'est une forme de protectionnisme communautaire, une monnaie que nous avons créée nous-mêmes, bien avant qu'on vienne nous apprendre l'épargne collective ou la microfinance. Cette pratique-là pourrait, et devrait, inspirer nos économies africaines dans leur sortie du franc CFA colonial, cette monnaie qui nous garde encore dépendants d'une puissance étrangère. Miser sur nos propres activités génératrices de revenus, construire nos propres banques locales et communautaires, faire circuler notre richesse entre nous plutôt que de la voir fuir vers l'extérieur : c'est un chemin que nos ancêtres avaient déjà tracé. Il ne nous reste qu'à le retrouver, et à l'élargir à l'échelle de tout un continent.
Construire le village ensemble

Et cette solidarité ne s'arrête jamais à la porte d'une seule famille, elle s'élève jusqu'au village tout entier. Chez nous, quand il faut construire une école, réhabiliter une route, creuser un puits, ou ériger une case communautaire, ce n'est jamais l'affaire d'un seul homme, même s'il est riche, même s'il est Roi. On appelle tout le village. Chacun donne selon ses moyens, l'un apporte de l'argent, l'autre du matériel, un autre encore ses bras et ses journées de travail. Les femmes cuisinent pour nourrir les ouvriers bénévoles, les hommes maçonnent ensemble du matin au soir, et personne ne demande de salaire pour ça, parce que construire le village, c'est construire sa propre maison, en plus grand. On se retrouve les week-ends, parfois pendant des mois, jusqu'à ce que le projet sorte de terre. Et une fois debout, ce pont, cette école, ce forage, appartient à tout le monde, parce que tout le monde y a mis quelque chose de soi.
Nos associations villageoises et nos élites de la diaspora ont repris ce même esprit à une autre échelle. On cotise depuis Douala, depuis Paris, depuis Minneapolis, pour financer l'électrification d'un quartier, la construction d'un centre de santé, l'achat de bancs pour une école primaire, la réhabilitation d'un marché. Ces fonds ne passent pas par des institutions lointaines qui décident à notre place de nos priorités, ils passent par nos propres comités villageois, qui connaissent exactement ce dont le village a besoin. C'est encore une tontine, mais à l'échelle du développement local, une tontine qui bâtit des routes plutôt que des comptes en banque personnels. Et c'est peut-être là notre plus grande leçon pour l'Afrique tout entière : le développement n'a pas besoin d'attendre un bailleur étranger quand une communauté sait déjà comment mobiliser et faire circuler ses propres ressources.
Ce que l'Occident a perdu, et ce que nous risquons de perdre aussi

Il faut le dire, parce que le monde qui nous entoure change vite, et pas toujours dans le bon sens. Les cultures occidentales ont construit leur modernité sur l'individu roi, sur l'autonomie à tout prix, et cela a un coût qu'on ne voit pas toujours de l'extérieur. Là-bas, une femme qui accouche rentre souvent chez elle après deux ou trois jours d'hôpital, seule avec son bébé, son mari retournant travailler presque aussitôt, sans grand-mère, sans tante, sans voisine pour la relayer. On appelle ça l'indépendance, mais c'est souvent de l'isolement habillé en vertu. Les maisons de retraite se sont multipliées, non pas parce que les familles n'aiment plus leurs vieux, mais parce que le modèle même de la famille nucléaire, coupée des grands-parents, des oncles, des cousins, ne laisse plus de place pour porter ensemble la vieillesse. On y meurt parfois seul, dans une chambre, loin des siens. Et sur le plan économique, chacun cotise pour soi-même, une assurance-maladie individuelle, un compte-épargne personnel, un crédit bancaire à son seul nom, avec des taux d'intérêt qui enrichissent des banques étrangères plutôt que sa propre communauté.
Ce n'est pas un jugement, chaque peuple a son chemin. Mais c'est un avertissement pour nous. Parce que la mondialisation, les études à l'étranger, les emplois qui nous dispersent aux quatre coins du monde, tout ça grignote doucement ce que nous avons de plus précieux. Combien de nos filles accouchent aujourd'hui à Paris, à Bruxelles, à Minneapolis, sans une seule main de leur lignée pour préparer le nkuir ? Combien de nos malades sont hospitalisés loin de tout visage familier ? Combien de nos mariages se célèbrent sans dot, sans tontine, sans la communauté entière derrière le couple ? Si nous ne faisons rien, dans deux générations, nos petits-enfants vivront exactement comme les Occidentaux vivent aujourd'hui : riches en biens peut-être, mais pauvres en présence. C'est pour cela qu'il y a urgence à préserver et à transmettre ce que nous avons. Pas pour rejeter le monde moderne, mais pour refuser d'en payer le prix le plus lourd, celui de la solitude.
Conclusion
Alors regardons-nous, nous le peuple Grassfield, et reconnaissons ce que nous portons déjà en nous. Pas besoin d'aller chercher ailleurs des modèles de bien-être communautaire, de protection sociale, de finance solidaire. Tout ça, nos grands-mères et nos grands-pères l'avaient déjà pensé, déjà vécu, déjà transmis, bien avant que d'autres viennent nous enseigner ces mots savants. Naître entouré, tomber malade sans jamais être seul, se marier avec tout un village derrière soi, mourir porté par les bras de sa communauté, et faire tourner sa richesse entre les siens plutôt que de la voir s'échapper au loin : voilà ce qu'est être Grassfield. Ce n'est pas une tradition figée dans le passé, c'est une manière de vivre qui n'attend qu'une chose, qu'on continue à la porter, à la raconter, à l'honorer. Nos ancêtres nous regardent, et ils attendent de voir ce que nous ferons de cet héritage. À nous de le garder vivant.

