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MÉMOIRE ANCESTRALE | Épisode I: Le Code Noir et l'architecture de la soumission

En 1685, Louis XIV promulgue le Code Noir: baptême forcé, noms effacés, rites interdits, ancêtres coupés de leurs descendants. Ce texte juridique n'était pas qu'antillais. C'était l'esprit même de la colonisation appliquée dans nos royaumes Grassfield/Bamiléké après 1884. Pendant 341 ans, il est resté dans les textes français. Ce n'est pas un oubli. C'est un choix.

Memoires d'esclaves
Memoires d'esclaves

Le Code Noir et l'architecture de la soumission

Il existe des vérités que l'on tait parce qu'elles dérangent trop d'héritages. L'une d'elles concerne l'esclavage dans nos royaumes Grassfield/Bamiléké. Non pas un esclavage préhistorique, flou, attribué à des temps anciens, mais un esclavage récent, documenté, organisé par des puissances coloniales identifiées.

L'objectif n'était pas seulement de construire des chemins de fer ou d'ouvrir des routes. L'objectif était de soumettre des peuples souverains, mentalement et physiquement, pour les rendre esclaves à leur cause pour des générations et des générations. Briser le corps par le travail forcé. Briser l'esprit en détruisant les symboles sur lesquels nous sommes attachés: notre culture, nos racines, nos rites, nos langues, nos cosmologies, nos noms ancestraux. Briser l'âme par la substitution des croyances, en remplaçant NSÍ par un dieu étranger et nos DyeShang par des églises. Créer un peuple qui ne se souviendrait plus de ce qu'il était avant qu'on arrive le civiliser.

Ce projet de soumission perpétuelle n'était pas une dérive. C'était une politique d'État, écrite, signée, promulguée. Elle avait un nom: le Code Noir.

Promulgué en mars 1685 par Louis XIV, ce texte de 60 articles organisait juridiquement la déshumanisation totale des peuples africains réduits en servitude. Voici ses articles groupés par ce qu'ils visaient à effacer en nous.

1. Effacer nos noms et nos croyances: le baptême forcé

Article 2: Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants qui achètent des nègres nouvellement arrivés d'en avertir les gouverneurs dans huitaine, lesquels donneront les ordres nécessaires pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable.

Dans nos royaumes Grassfield/Bamiléké, cette logique s'est traduite concrètement: nos enfants ont été baptisés Pierre, Jean, Marie. Nos noms Bamiléké, qui contenaient une lignée, une mission, un ancêtre, ont été effacés. Le commandant de Dschang notait dans ses archives de 1924 que les populations des chefferies Yémba refusaient massivement ce baptême. La résistance à l'effacement du nom était une résistance spirituelle directe.

Dans notre tradition, le nom n'est pas une étiquette. Il est une identité spirituelle. Il contient la mémoire du lignage, le lien avec les ancêtres, la mission de l'être dans ce monde. Effacer le nom, c'est tenter d'effacer l'ancêtre. C'est couper le fil entre NSÍ et le vivant.

2. Interdire nos pratiques spirituelles: le silence de nos rites

Article 3: Interdisons tout exercice public d'autre religion que la religion catholique, apostolique et romaine. Voulons que les contrevenants soient punis comme rebelles et désobéissants à nos commandements. Défendons toutes assemblées pour cet effet, lesquelles nous déclarons conventicules, illicites et séditieuses.

Dans les Grassfields, cet article s'est traduit par la criminalisation directe de nos DyeShang. Les missionnaires présents dès 1845 dans nos territoires qualifiaient nos pratiques de sorcellerie. Nos rites d'offrande, notre Bapsi, notre relation à NSÍ, nos cérémonies ancestrales: tout cela était désormais interdit par la loi coloniale. Puni comme rébellion. La destruction de notre cosmologie n'était pas un accident culturel. C'était une politique d'État appliquée dans nos chefferies.

3. Contrôler nos esprits par des gardiens catholiques

Article 4: Ne seront préposés aucuns commandeurs à la direction des nègres, qui ne fassent profession de la religion catholique, apostolique et romaine, à peine de confiscation desdits nègres contre les maîtres qui les auront préposés.

Dans les Grassfields, l'administration coloniale allemande puis française imposait que tout responsable local travaillant avec l'administration soit baptisé et pratiquant. C'est ainsi que certains chefs de villages collaborateurs reçurent des noms chrétiens et furent instrumentalisés pour livrer les hommes aux miliciens. L'autorité sur nos corps africains était réservée à ceux qui incarnaient la religion coloniale.

4. Mourir sans ses ancêtres: le refus de sépulture ancestrale

Article 14: Les maîtres seront tenus de faire enterrer en terre sainte, dans les cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés. Et à l'égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés.

Le témoignage de Germain Metangmo de Ntsingbeu illustre ce que cela signifiait pour nos ancêtres: son grand-père, pendu sur la place publique par les Allemands, s'était blessé intentionnellement à la tête avec une pierre avant son exécution, pour qu'on reconnaisse son crâne et qu'on l'enterre plus tard selon le culte Bamiléké. Même face à la mort coloniale, l'ancêtre pensait à rejoindre NSÍ selon les lois de son peuple.

5. Désarmer nos corps et interdire nos rassemblements

Article 15: Défendons aux esclaves de porter aucunes armes offensives ni de gros bâtons, à peine de fouet.
Article 16: Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de s'attrouper le jour ou la nuit, à peine de punition corporelle qui ne pourra être moindre que du fouet.

Dans les Grassfields, la peur du rassemblement Bamiléké était si forte que l'administration coloniale française, en 1955, notait dans ses rapports internes: "les Bamiléké réunissent tant de facteurs de puissance et de cohésion que cela n'est pas si banal en Afrique centrale". Ils interdisaient nos rassemblements parce qu'ils avaient peur de notre cohésion. C'est la même logique que l'Article 16 du Code Noir.

6. Déshumaniser par la loi

Article 44: Déclarons les esclaves être meubles.
Article 12: Les enfants qui naîtront des mariages entre esclaves seront esclaves.
Article 38: L'esclave fugitif aura les oreilles coupées, sera marqué d'une fleur de lys; en cas de récidive, le jarret coupé; la troisième fois: la mort.
"Dire meubles, c'est sortir illico l'esclave du schéma de l'humanité. Il est meuble, il est hors humanité."
— Louis Sala-Molins, philosophe

7. Même libre, rester soumis à jamais

Article 58: Commandons aux affranchis de porter un respect singulier à leurs anciens maîtres, à leurs veuves et à leurs enfants.

Ce programme complet visait: effacer le nom, interdire la spiritualité, contrôler l'accès à nos âmes, couper le lien avec nos morts, interdire nos rassemblements, déclarer nos corps meubles, maintenir la soumission après la liberté.

C'est l'esprit exact de ce qui a été appliqué dans nos royaumes Grassfield/Bamiléké après 1884. Nos DyeShang ont été appelés lieux de sorcellerie. Nos Fons ont été pendus sur la place publique. Nos noms ancestraux ont été remplacés par des prénoms français. Ce Code Noir n'a été abrogé par l'Assemblée nationale française que le 28 mai 2026. Pendant 341 ans, ce texte est resté dans les textes juridiques français. Ce n'est pas un oubli. C'est un choix.

Dire cela avec clarté, c'est le premier acte de la souveraineté mémorielle.

Dans l'Épisode II: les noms des marchés d'esclaves de nos royaumes, les modes de capture, les ports d'embarquement.

Sources

Code Noir, édit royal de mars 1685, Louis XIV. BnF Essentiels / Fondation pour la mémoire de l'esclavage. Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, 1987. Archives départementales de Dschang, 1924, citées par Monique Guimfacq, Autorité traditionnelle et pouvoir colonial en pays Bamiléké, Université de Yaoundé, 1988. Germain Metangmo, témoignage recueilli par Slate Afrique, 2015. Rapport du chef de région bamiléké René Borne, 1955, Archives nationales du Cameroun (ADM Bafoussam). Chloé Maurel: Le Code Noir (1685), enfin abrogé, histoirecoloniale.net, mai 2026.

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield © Malla Kenmeugne, 2026 |Malla Kenmeugne, 2026

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