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Peuple de l'Ouest ou Nord? La question que nos montagnes n'ont jamais cessé de poser. De la cartographie coloniale comme arme de déracinement

Les peuples Bamiléké/Grassfield sont désignés comme «peuples de l'Ouest» par une nomenclature coloniale imposée depuis la plaine côtière. Pourtant, leurs montagnes s'élèvent, leurs volcans ont poussé vers le ciel, et leur cosmologie est celle de l'axe ascendant. L'Ouest est la direction de la mer et du soleil couchant. Le Nord est celle du sommet, du pôle magnétique, des forces ancestrales. Ce texte propose de reconnaître notre orientation véritable : nous sommes un peuple du Sommet du Nord.

Bamiléké, Grassfield, colonial cartography
Bamiléké, Grassfield, colonial cartography

On nous a donné un point cardinal. Comme on donne un numéro à un prisonnier.

Ouest. Le mot sent la mer. Il sent le port, le départ, le regard de celui qui arrive par bateau et nomme ce qu'il voit depuis son pont. Nous, nous n'avons jamais vu l'Atlantique depuis nos montagnes. Nous avons vu le volcan. Nous avons vu le brouillard du matin s'enrouler autour des plateaux comme un vêtement sacré. Nous avons vu les étoiles depuis des altitudes où l'air est plus rare et la nuit plus vraie.

Nous ne sommes pas un peuple de l'Ouest.

Nous sommes un peuple du Sommet. Un peuple du Nord.

I. Notre carte originelle

Sur une carte orientée selon la logique africaine, avec le continent en haut et l'Europe en bas, les regions Bamileked se trouvent dans la partie haute et septentrionale de l'Afrique. Ce n'est pas une interprétation. C'est une réalité géographique que la cartographie coloniale a délibérément effacée.

Retournez une carte du monde. Placez le sud en haut, comme le faisaient les cartographes de l'Égypte ancienne qui orientaient leurs cartes selon le Nil montant vers sa source. L'Afrique domine. Elle est grande, à la mesure de ce qu'elle est réellement. Et dans cette carte rendue à elle-même, nos montagnes se trouvent au nord. Pas à l'ouest de quoi que ce soit qui compte pour nous.

C'est cette carte que nos ancêtres portaient en eux. Parce qu'ils savaient où ils étaient. Ils étaient en haut.

Quand les cartographes français ont tracé leurs lignes sur le territoire camerounais après 1916, ils n'ont pas consulté les ancêtres. Ils n'ont pas demandé aux rois des regions des montagnes, de Baham, de Bandjoun, de Bangangté, de Bafang, etc comment ils nommaient leur propre monde. Ils ont posé leur propre grille sur notre chair de montagne. Et depuis leur horizon, depuis un est qui commence à Paris, les hautes montagnes volcaniques se trouvaient à l'ouest.

L'Ouest. Une direction relative. Relative à quoi ? À la Seine? À Bordeau?.

Depuis Lagos, nos plateaux sont au nord. Depuis le golfe de Guinée, au nord-est. Depuis N'Djamena, au sud-ouest. Depuis leur propre sommet, au centre du monde qui les constitue. "Région de l'Ouest Cameroun" est un nom donné depuis une chaise de bureau à Yaoundé ou à Paris. Ce n'est pas un nom donné depuis nos montagnes.

On nous a volé notre orientation. Et un peuple qui ne sait plus où est le nord de sa propre âme commence à errer.

II. Ce que disent nos volcans

L'Ouest, en cosmologie universelle comme en géographie élémentaire, est la direction du soleil couchant. C'est le lieu où la lumière s'efface, où le jour rend son souffle à la nuit. L'Ouest est le royaume de la mer, des plaines côtières, des horizons plats. Le soleil ne se couche pas sur des sommets. Il se couche sur l'eau.

Or, regardez nos montagnes. Les monts Bamboutos, les hauteurs de Baham, les plateaux de Bangangté, les crêtes de Bangwa : aucun de ces reliefs n'est tourné vers le coucher du soleil. Ils s'élèvent. Ils montent. Leur direction naturelle, l'aspiration de toute montagne, est le ciel, le zénith, et dans l'ordre cardinal des forces, le Nord.

Les hauts montagnes bamiléké s'inscrivent dans la Ligne Volcanique du Cameroun, un alignement géologique qui s'étire du sud-ouest vers le nord-est, depuis le mont Cameroun sur la côte atlantique jusqu'au lac Tchad. Cet axe traverse le mont Manengouba, les Bamboutos, le mont Oku, le Mbam. Ce n'est pas une géographie d'estran ni de littoral. C'est une géographie de hauteur, de feu intérieur, de roche volcanique refroidie en terres noires d'une fertilité extraordinaire.

Nous vivons entre 1 200 et 2 740 mètres d'altitude.

Nos rivières ne descendent pas vers l'Atlantique depuis nos villages. Elles descendent vers le Mbam, vers la Sanaga, qui rejoignent l'Atlantique bien au sud de nos plateaux. Nous sommes en amont. Nous sommes la source de l'eau qui irrigue tout ce qui vient après nous. En hydrologie, l'amont est toujours au nord du bassin versant. Les Bamiléké sont là d'où l'eau part. Là d'où la pluie commence sa descente. En ma langue vernaculaire Peuple des montagnes veut dire "Poa Ndem Nkuh"

Un peuple qui vit en amont est un peuple du nord de son propre territoire. Géologiquement. Hydrauliquement. Physiquement.

La dorsale volcanique qui traverse notre territoire suit une fracture profonde de la croûte terrestre. Nos montagnes sont nées d'un feu souterrain qui a poussé vers le haut, vers le ciel, vers le sommet. Ce mouvement ascendant est le mouvement du Nord dans la symbolique des forces telluriques. Nos ancêtres lisaient la terre dans son orientation naturelle, dans la façon dont l'eau dévale, dont le vent monte, dont la cendre d'un volcan retombe. Et tout leur disait : nous vivons sur un axe ascendant. Un axe qui monte. Un axe qui pointe vers le sommet.

Et il n'y a rien d'occidental dans un volcan.

III. Ce que nos maisons ont toujours su

Avant les cartes, avant les administrations, avant les noms imposés, il y avait nos maisons. Et nos maisons ne mentent pas.

La case bamiléké traditionnelle est une pyramide. Elle monte depuis la terre vers une pointe unique, tendue vers le ciel. Ce n'est pas un accident esthétique. C'est une déclaration d'intention. Chaque toit pointu de nos concessions ancestrales exprime la même vérité : notre direction naturelle est le haut. Pas l'horizon. Pas la mer. Le sommet.

Les cases royales de nos royaumes, à Baham, à Bandjoun, à Bafang, à Bangangté, s'élèvent sur les points les plus hauts du territoire. Le roi ne s'installe pas dans la plaine. Il s'installe sur la crête, là où la vue porte loin, là où le vent arrive en premier, là où l'on est plus proche du ciel que de la terre. L'autorité bamiléké est une autorité de hauteur. Elle domine parce qu'elle monte.

Les greniers, nos réserves de vie et de mémoire, sont construits sur pilotis, soulevés de la terre, orientés vers le haut pour protéger ce qu'ils contiennent de l'humidité du sol et des atteintes du monde d'en bas. Même notre façon de stocker dit : ce qui compte se garde en hauteur.

Les tours des chefferies, sculptées, ornées, gardées, sont des structures verticales. Elles s'élèvent au-dessus du reste de la concession pour signifier que le sommet est le lieu du sacré, de l'autorité, de la mémoire collective.

Un peuple dont toute l'architecture cherche le ciel n'est pas un peuple tourné vers la mer. C'est un peuple tourné vers le haut. Un peuple du Nord. Un peuple du Sommet. Un peuple qui veut toujours gravir le Sommet.

Notre culture entrepreneuriale dit la même chose. On ne cherche pas l'horizontal. On cherche le sommet. On gravit. On accumule pour construire, pas pour fuir. Le Bamiléké qui réussit ne part pas s'installer sur une plage. Il revient bâtir sur sa colline, plus haut, plus solide, plus ancré.

Nos maisons l'ont toujours su. C'est nous qui avions oublié de les écouter.

Le NSÍ, la force vitale qui anime notre cosmogonie, circule des profondeurs vers le sommet, de la terre vers le ciel, du sud vers le nord. Nos royaumes sont au-dessus. Nos grottes sacrées sont dans des rochers qui montent. Nos rois habitent les crêtes. Le mouvement de NSÍ est un mouvement nord. Ascendant. Souverain.

IV. Pourquoi on nous a dit d'aller vers l'Ouest

En nous nommant "peuple de l'Ouest", on ne nous attribuait pas seulement une direction administrative. On nous donnait une vocation. Une orientation existentielle. On nous disait : votre horizon naturel, c'est là-bas, au-delà de la mer.

Un peuple qu'on appelle "gens de l'Ouest" finit par regarder vers l'Ouest. Par aspirer à partir vers l'Ouest. Par chercher le Soleil Couchant, Par croire que sa direction naturelle est le départ, la diaspora, l'ailleurs. Il investira ailleurs que chez lui, il pensera que son bonheur se trouve ailleurs que chez lui, il ne verra pas des opportunites chez lui mais ailleurs; Nos montagnes se vident. Les jeunes partent vers Douala, vers le monde et leur terre deviennent des villes fantomes a cause de l'exode rural. Et la terre volcanique, la terre la plus fertile du Cameroun, reste. D'autres arrivent. D'autres la cultivent, la concèdent, la valorisent au profit d'intérêts qui ne sont pas ceux des ancêtres.

Ce n'est pas un hasard. C'est la logique de la dépossession par étapes : d'abord le nom, puis l'orientation, puis la terre.

Le premier exil est toujours symbolique. Le second est géographique.

Notre nature profonde est verticale. Nordique. Tournée vers le haut. C'est précisément ce qu'on a voulu nous faire oublier en nous donnant un nom d'horizon.

V. Nous nous nommons nous-mêmes

"Poa Ndem Nkuh" " Peuple des montagnes", nom que nous nous donnons nous-mêmes, ne porte pas de direction cardinale. Il porte une image : des terres hautes, ouvertes, balayées par un vent propre. C'est notre propre cartographie. Le Grassfield n'est ni à l'est ni à l'ouest. Il est en hauteur. Et la hauteur, c'est le Nord magnétique du monde visible.

Nous ne sommes pas un peuple de l'Ouest.

Nous ne l'avons jamais été. Ni géographiquement, car nos montagnes sont en amont de tout ce qui descend vers l'Atlantique. Ni géologiquement, car notre Ligne Volcanique s'étire vers le nord-est, pas vers la mer. Ni architecturalement, car nos maisons montent, elles ne partent pas. Nos rois habitent les crêtes. Nos cases royales couronnent les hauteurs. Tout ce que nous avons bâti pointe vers le ciel.

Ce n'est pas un débat administratif. C'est une question de conscience. Un peuple qui se nomme d'après une direction qui n'est pas la sienne perd quelque chose d'essentiel : l'alignement entre sa géographie intérieure et sa géographie physique.

Nous sommes un peuple du Sommet du Nord.

Se nommer soi-même, depuis son propre biotope, depuis sa propre géologie, depuis sa propre architecture, c'est un acte de souveraineté. C'est refuser que l'on continue à nous orienter depuis les cartes d'un autre.

La carte retournée ne ment pas. Elle ne fait que rendre au monde son vrai visage.

Et depuis ce vrai visage, nous sommes où nous avons toujours été : en haut, au nord de nous-mêmes, sur nos montagnes, avec nos ancêtres, dans notre égrégore.

Personne ne nous en délogera, pas même un point cardinal.

Sources

  • Ligne Volcanique du Cameroun : Institut de Recherches Géologiques et Minières (IRGM), Yaoundé
  • Cartographie de l'Égypte ancienne : tradition nilotique d'orientation sud-haut
  • Découpage colonial du Cameroun français : archives coloniales françaises, partage franco-britannique de 1916
  • Carte afrocentrique renversée : M. Kodima, 2026
  • Architecture bamiléké traditionnelle et cosmologie : sources orales, chefferies de Baham et Bandjoun
  • Répression des Bamiléké : 1959-1964, archives de la guerre d'indépendance camerounaise

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield © Malla Kenmeugne, 2026 |Malla Kenmeugne, 2026

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