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"Peuple Grassfield : ils ont voulu nous effacer, nous brûlons encore" Anatomie d'une persécution millénaire

Ils ne sont pas idiots. Ne commettez jamais cette erreur. Le fasciste sait exactement ce qu'il fait, pourquoi il le fait, et comment il vous fait douter de vous-même. Il est méthodique, patient, et son intelligence est entièrement mise au service d'un seul projet : vous effacer. Comprendre sa logique, c'est déjà refuser de lui appartenir.

#Bamileke
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I. La mécanique de la déshumanisation

Lorsqu'un pouvoir cherche à exterminer un peuple, à le reléguer au rang de sous-humanité, il ne commence pas par la violence physique. Il commence par la destruction intérieure. Sa première arme est le doute. Il vous persuade que vous portez une tare, une souillure originelle, un défaut constitutif qui explique votre misère et justifie l'hostilité des autres. Vous gênez. Vous êtes un embarras pour le monde.

Ce mécanisme est aussi vieux que la domination elle-même. L'objectif est de créer en vous un réflexe permanent d'excuse, de justification, de quête d'approbation. Un peuple qui s'excuse d'exister est un peuple qui ne se défend plus.

« On ne naît pas opprimé, on le devient. Et ce devenir passe toujours par l'intériorisation de la honte. »

— Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952)

Fanon l'avait compris avec une lucidité douloureuse : la colonisation est d'abord une colonisation des esprits. Avant de prendre la terre, on prend l'âme. On installe dans la conscience du colonisé le regard du colonisateur, jusqu'à ce que la victime se voie elle-même à travers les yeux de celui qui la méprise.

La double mesure, instrument de stigmatisation

Le fasciste applique systématiquement une justice à deux vitesses. Lorsqu'un des siens commet une faute, il mobilise toutes ses ressources pour protéger, étouffer, effacer. Mais lorsqu'une faute, réelle ou fabriquée, est attribuée à celui qu'il hait, il l'amplifie, la multiplie, en fait une affaire de communauté entière. L'individu disparaît. Il ne reste que le groupe, marqué au fer d'une réputation infamante.

Cette stratégie a un nom en sciences sociales : la généralisation stigmatisante. Elle transforme l'exception en règle, la rumeur en fait établi, jusqu'à graver dans l'imaginaire collectif l'idée que « c'est comme ça qu'ils sont tous. »

« Le stéréotype est l'arme de la paresse intellectuelle mise au service de la haine organisée. »

— Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949)

II. Détruire les racines : la première offensive

Avant de détruire un peuple, on détruit ce qui le tient debout. Ses racines. Sa mémoire. La connaissance de son origine et de sa destination. Un arbre qu'on veut abattre, on commence par saper ses fondations, ses racines.

Pour le peuple Bamiléké et Grassfield, cette offensive est ancienne et documentée. Elle s'est manifestée dans la négation de nos structures politiques, dans la ridiculisation de nos pratiques spirituelles, dans le mensonge organisé autour de nos traditions. On nous a dit : vous vendez vos familles dans le Famla, vous pratiquez des rites obscènes, vous gardez les crânes de vos ancetres. Demain, ils diront autre chose. La liste des accusations n'a pas de fond, car elle n'est pas fondée sur la vérité. Elle est fondée sur le besoin de nous soustraire à nous-mêmes.

« Pour détruire un peuple, il suffit de le couper de son histoire. Il cessera de savoir qui il est, et donc ce qu'il peut devenir. »

— Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture (1955)

Cheikh Anta Diop avait consacré sa vie à démontrer exactement cela : que la dévalorisation de l'histoire africaine n'était pas un accident d'ignorance, mais une politique délibérée de domination. Effacer les gloires de l'Égypte ancienne, nier les civilisations du continent, pour maintenir un peuple dans la conviction de sa propre infériorité.

Les précédents historiques

Cette stratégie n'est pas propre à l'Afrique. Elle est le mode opératoire universel du génocide culturel, premier acte de tout génocide physique.

En Europe, avant les chambres à gaz, la propagande nazie avait passé des années à déshumaniser les Juifs dans l'imaginaire populaire : les représentant comme des rats, des parasites, des êtres porteurs de corruption et de ruine. Julius Streicher, rédacteur en chef du journal antisémite Der Stürmer, avait théorisé cette déshumanisation avec une méticulosité glaçante. Le Tribunal de Nuremberg l'a reconnu coupable de crimes contre l'humanité non pour avoir tué directement, mais pour avoir préparé les esprits au meurtre.

« Les mots tuent avant les balles. Apprenez à les reconnaître. »

— Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951)

Au Rwanda, en 1994, Radio Mille Collines avait qualifié les Tutsis de « cafards » pendant des mois avant avril. Lorsque le massacre a commencé, les machettes n'ont fait que finir le travail que les mots avaient commencé. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a établi que les médias de haine constituent un acte préparatoire au génocide.

En Australie, aux États-Unis, au Canada, les politiques d'assimilation forcée des peuples autochtones ont toutes commencé par la même opération : nier la valeur des cultures d'origine. « Tuer l'Indien pour sauver l'homme », disait le capitaine Richard Henry Pratt en 1892 en fondant les pensionnats indiens. Des milliers d'enfants arrachés à leurs familles, interdits de parler leur langue, punis d'exister selon leur culture.

« On a voulu effacer nos noms, notre langue, notre manière de regarder le ciel. Mais on ne peut pas tuer ce que l'âme d'un peuple porte en elle. »

— N. Scott Momaday, écrivain Kiowa, prix Pulitzer 1969

III. La honte retournée en haine

Il est une vérité que nous devons nommer sans détour : celui qui nous persécute porte souvent une blessure qu'il n'assume pas. La haine de l'autre est fréquemment la honte de soi projetée vers l'extérieur.

Comment prospérer quand on a renié ce qui faisait la force de son peuple ? Comment construire un avenir quand on a tourné le dos à ses fondements ? Ces questions, certains de nos persécuteurs ne peuvent pas les affronter. Alors, au lieu de revenir à leurs sources pour grandir, ils s'enfoncent davantage dans le rejet. Au lieu de chercher leurs propres référents culturels, ils font de nous leur miroir brisé, nous accusant de leur réussite comme si elle leur avait été volée.

« La haine est toujours une forme de désespoir déguisée en puissance. »

— James Baldwin, La Prochaine fois, le feu (1963)

James Baldwin, écrivain noir américain qui a vécu dans sa chair la violence du racisme américain, avait compris cette dynamique avec une profondeur rare. La haine raciale n'est pas la puissance qu'elle prétend être : c'est une faiblesse qui a besoin d'un ennemi pour exister. Le jour où l'ennemi disparaît, elle se retourne contre celui qui la portait.

IV. Peuple Grassfield : tenir debout

Ils ont essayé depuis longtemps. Ils ont utilisé le napalm sur nos villages, la loi martiale sur nos libertés, le mensonge sur nos traditions. Nous sommes toujours là. Nous nous déployons, nous nous multiplions, nous portons notre patrimoine comme une lumière qu'aucune nuit ne peut éteindre.

La persécution n'est pas une preuve de notre faiblesse. Elle est la preuve de notre force, que d'autres voudraient s'approprier ou éteindre. Un peuple qu'on n'essaierait pas de détruire est un peuple qu'on juge sans conséquence. Nous avons de la conséquence.

« Si tu veux connaître la valeur d'un homme, regarde qui cherche à le diminuer. »

— Proverbe Bamiléké

Notre devoir, aujourd'hui, est triple.

Premièrement : connaître notre histoire. Pas la version qu'on nous a imposée, mais celle que portent nos ancêtres, nos chefferies, nos corpus de savoirs ancestraux. C'est le travail de Ntùmla : redonner à chaque membre de notre peuple les outils pour se tenir debout dans la connaissance de soi.

Deuxièmement : ne pas répondre à la haine par la haine. La réponse d'un peuple debout n'est pas la haine en retour : c'est l'excellence, la création, la transmission. Chaque article publié, chaque enfant instruit dans sa culture, chaque chefferie documentée est une victoire que personne ne peut nous reprendre.

Troisièmement : nommer ce qui se passe. Ne pas minimiser, ne pas excuser, ne pas laisser passer sous prétexte de paix sociale. La vérité dite avec dignité est plus puissante que n'importe quelle machette.

« La beauté de l'émancipation, c'est qu'elle commence à l'intérieur. Personne ne peut te libérer de l'extérieur si tu ne décides pas d'abord d'être libre. »

— Steve Biko, Je suis ce que je suis (1978)

Steve Biko, figure de la conscience noire en Afrique du Sud, assassiné en détention en 1977, avait fondé toute sa pensée sur cette conviction : la libération politique passe d'abord par la libération psychologique. Tant qu'un peuple voit le monde avec les yeux de celui qui le domine, il reste enchaîné même quand les chaînes ont disparu.

En conclusion : la vigilance comme héritage

Reconnaître le fasciste, c'est comprendre sa logique avant qu'elle ne s'impose. C'est voir derrière l'accusation la stratégie, derrière la rumeur le projet, derrière la honte projetée la faiblesse cachée.

Peuple Grassfield, peuple Bamiléké, gardez la tête haute. La dignité n'est pas une réponse à la haine : c'est une posture que la haine ne peut pas atteindre. Nous ne demandons pas la permission d'exister. Nous existons. Nous créons. Nous transmettons.

Et nous brûlons, effectivement, encore plus fort.

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield © Malla Kenmeugne, 2026 |Malla Kenmeugne, 2026

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